La Première promenade ou le drama en l'an 250 avant Twitter

On n'a pas attendu les réseaux sociaux pour prendre des popcorns à la vue d'un conflit.

Les chroniques et les songes
5 min ⋅ 16/03/2025

Difficile, lorsqu’on traite de la période de grands développements scientifiques et culturels que sont Les Lumières de ne pas évoquer l’un des philosophes les plus connus de cette période. On le connaît pour avoir popularisé l’écriture de soi au XVIIIe siècle, et pour avoir écrit, entre autres textes, le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, en 1755, ou le fameux Contrat Social, en 1762. Ce texte précise la philosophie de son auteur, Jean-Jacques Rousseau, qu’il avait déjà explicitée dans le premier texte adressé à l’Académie de Dijon. L’Homme serait bon dans un état naturel, hors des vices d’une société qui le corromprait, instaurant notamment la propriété privée comme base fondatrice de l’inégalité entre les Hommes. Le contrat social établit un pacte selon lequel les individus pourraient renoncer à leurs droits particuliers en faveur de ceux qu’offrirait justement une société établie sur ce fondement. Rousseau mise sur la souveraineté populaire, où l’intérêt commun prévaut à tout. Cela rappelle, aux plus engagés d’entre vous, de plus futuristes inventions de philosophes allemands à grosse barbe…

Toujours est-il qu’il est aussi, par l’expression d’une sensibilité nouvelle et affirmée, l’un des précurseurs, en France, du romantisme, qui fleurira au début du XIXe siècle. Mais s’il est précurseur, et si l’on suit le vieil adage qui consiste à dire que nul n’est prophète en son pays, il est vivement critiqué. Voltaire s’oppose clairement à lui en 1755 : « « J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain […] On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ... Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. ». Cocasse sera l’anecdote qui vous reprécisera le fait que les caveaux de ces deux grands auteurs se font face au Panthéon. Ils n’ont pas fini de pester !… Pire, on lui reproche un sentimentalisme, et surtout un aspect moralisateur affirmé. En 1762 paraît l’Emile. Il s’agit d’un traité d’éducation. Belle pensée. Seulement, il est de notoriété publique que Rousseau a laissé sa progéniture à l’assistance publique. Pas moins de cinq enfants… Le gouvernement de Genêve tout comme celui de la France s’opposent farouchement à ses idées, tout comme l’Église. Dans ses Confessions (1765), il entend mener « une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. », celle de se montrer à ses semblables « dans toute la vérité de la nature ». Plus tard, bien plus tard, il écrira une œuvre restée inachevée nommée Les Rêveries du promeneur solitaires, en 1776. Il y a quelques parfums, dans cette œuvre, de l’Allemagne, et de l’Angleterre, que le romantisme aura déjà séduites. La rédaction de cette œuvre se situe sur les dernières années de vie du philosophe et est publiée à titre posthume, en 1782. Tout le sel des Rêveries est de voir un Jean-Jacques solitaire,contemplateur. Toute sa vie, il se sentira persécuté. Et pour apprécier sa vie, il se retire des Hommes. « J’aurai aimé les Hommes en dépit d’eux-mêmes », écrit-il au début de la première promenade. Toutefois, ce qui tiendrait d’une contemplation ravie et romantique finit par tomber dans la défense de l’égo mis-à-mal. « le même que je suis encore, je passerais, je serais tenu sans le moindre doute pour un monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrais l’horreur de la race humaine, le jouet de la canaille, que toute la salutation que me feraient les passants seraient de cracher sur moi ».

Effectivement, en 1767, Rousseau rentre en France et devient le protégé du prince de Conti. Son futur exécuteur testamentaire, Pierre-Alexandre DuPeyrou, tombe malade. Rousseau croit qu’on l’accuse de l’avoir empoissonné. En 1771, après une lecture publique des Confessions, la récitation de l’œuvre est interdite. Il croit qu’on lui en veut. En d’autres termes, Rousseau est clairement paranoïaque. Seulement, si les Rêveries sont un des premiers parfums de romantisme en France, elles n’égalent pas d’autres promenades plus exotiques que livreront des auteurs comme Chateaubriand avec René en 1802. Le début de la première promenade, puisqu’elle est l’objet de cet article, ressemble presque à une réponse de Youtubeur ou d’influenceur dans notre moderne société. Tel un vif échange qu’on peut voir sur des réseaux aujourd’hui, sauf que le nombre de caractères n’est pas limité. Avant que Rousseau ne s’appesantisse sur l’entièreté de sa quiétude, et de son bonheur dans la contemplation de sa propre solitude, il précise : « Je me suis débattu longtemps aussi violemment que vainement. ». Il rajoute : «  Ils pourraient faire encore de moi leur jouet par quelque faux leurre, & me navrer ensuite d’un tourment toujours nouveau par mon attente déçue. Mais ils ont d’avance épuisé toutes leurs ressources ; en ne me laissant rien ils se sont tout ôté à eux-mêmes. La diffamation, la dépression, la dérision, l’opprobre dont ils m’ont couvert ne sont pas plus susceptibles d’augmentation que d’adoucissement[...] ».

Rousseau se sait attaqué. On jetterait l’opprobre sur lui. Fondamentalement, il n’a pas tout à fait tort. Il n’a pas totalement raison non plus. Certes on l’aura, entre autres, attaqué sur sa philosophie, sur la légitimité de son traité d’éducation, et enfin sur son attitude égotique dans son procédé autobiographique, mais Rousseau est l’archétype de l’égo blessé. Le même que l’on chasse aujourd’hui, quand on le retrouve, dans les grandes embrouilles de famille ou les comptes mal exécutés d’amis en passe de ne plus l’être. Je glorifie chez lui, en bon héritier des romantiques, l’expression du « Moi » épanché, mais elle est parfois trop revancharde à mon goût. Trop capricieuse. À peine a-t-il terminé de s’en prendre à ses contemporains, entamant la nécessité d’une retraite des Hommes, qu’il revient à la charge : « Mais je comptais encore sur l’avenir, & j’espérais qu’une génération meilleure, examinant mieux & les jugements portés par celle-ci sur mon compte, & sa conduite avec moi, démêlerait aisément l’artifice de ceux qui la dirigent, & me verrait enfin tel que je suis. C’est cet espoir qui m’a fait écrire mes Dialogues, & qui m’a suggéré mille folles tentatives pour les faire passer à la postérité. ». Le principe aura sa gloire, bien sûr, mais Rousseau parfois, ne manque pas d’air. Il est seul, contre tous. Mais loin de douter de la légitimité de sa pensée, il semble avoir du mal à se remettre en question : « J’ai dit dans mes Dialogues sur quoi je fondais cette attente. Je me trompais. Je l’ai senti par bonheur assez à temps pour trouver encore avant ma dernière heure un intervalle de pleine quiétude, & de repos absolu. Cet intervalle a commencé à l’époque dont je parle, & j’ai lieu de croire qu’il ne sera plus interrompu. ». Il n’espère même plus, à tort, de reconnaissance posthume. La marche à quatre pattes qu’aura singée Voltaire trouvera son échec dans le repli sur soi d’un philosophe qui a toujours revendiqué une soi-disant singularité. Au début des Confessions, il écrivait : « Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. ».

Alors, bien sûr, il serait malhonnête et surtout mal avisé de ma part de dresser un procès de cheville enflée à ce cher Jean-Jacques, moi qui traîne parfois, comme mes contemporains, un peu trop dans l’errance de ma pensée et dans le souffle continu des reflets de mon miroir. Mais pour, ces temps ci, un peu trop traîner sur les scories du web, je me suis plu à relire les Rêveries en voyant qu’au moins cette première promenade m’apparaissait comme un moyen de fustiger les autres, comme l’on voit si souvent, au temps glorieux de la polémique pour la polémique, sur les réseaux. Quand ce ne sont pas des frères Youtubeurs qui se séparent, la télévision nous inonde littéralement de cette vase informe de petites gens qui créent des débats qui agitent un microcosme qui font passer des verres d’eau pour des étendues de mer salée. De l’émotion jusqu’auboutiste exprimée par la colère et les insultes, qui font jouir l’espèce Humaine pour son goût intemporel de l’anecdote et du commérage, de Madame de Sévigné jusqu’à des émissions TV de divertissement aux heures de grande écoute. (Oh que mon grand écart inquiétera les plus savants !). Toutefois, ne cessons pas de nous rappeler que l’Histoire n’est qu’un cycle, et que les auteurs et textes d’avant, parlent aussi du maintenant, et peut-être plus savamment de l’après !

Mon Linktree:https://taplink.cc/songesenpoesie

Retrouvez-moi tous les derniers lundi du mois à 19h en direct sur Radio Graffiti pour des petites chroniques radio:https://radiograffiti.fr/
Et dorénavant sur Fa Jet pour des chroniques po’éthiques, les derniers mardis du mois à 19h: https://radiofajet.net/

Les chroniques et les songes

Par Lucas Da Costa