La bête, le scientifique et la démesure

Le monstre n'est pas celui qu'on croit

Les chroniques et les songes
4 min ⋅ 14/12/2025

Le monde a tremblé il y a un mois sur une nouvelle mode à la Netflix. Comme Frankenstein a fait renaître de la mort sa terrible ( mais pas autant qu’on croit) bête, la plateforme a demandé à Del Toro de ressusciter l’œuvre de Shelley. Mon article ne sera pas l’objet d’une critique, acerbe ou non, de la série. Je n’ai pas de plateforme, je ne souhaite pas en avoir, et je n’en souffre pas comme tout cocaïnomane à qui manquerait sa dose quotidienne. En revanche, je m’épanche et souffre lorsque je ne conjugue guère les ondes de ma vie à celles d’un romantisme exacerbé. Alors, il fallait pouvoir conjuguer les deux ! Et si on tentait de voir comment s’exprime le romantisme dans Frankenstein ou le Promethée moderne ?

En 1818, Caspar David Friedrich peint son Voyageur contemplant une mer de nuages. Le commun du monde ignorera la référence de ce tableau. La plupart d’entre vous s’emparant de ce titre et en tapant la référence sur internet exprimera un « Ahhh mais ouiii ». En 1818, l’effervescence romantique est déjà en branle. Dans deux ans, Lamartine publiera ses Méditations poétiques. Germaine de Stael a déjà importé des vents germaniques en France avec De l’Allemagne, et Klopstock a achevé sa poésie lyrique en 1803 pour que vienne la mort. Dans une grosse dizaine d’années, on viendra crier pour Hernani. En attendant, on s’attarde sur une sensibilité Shelleyenne. Enfin, l’expression n’est pas très bien choisie dans la mesure où le texte est publié anonymement cette année-là. Cette année là, le romantisme venait d’ouvrir ses ailes, et le public aimait ça… Déjà bien diffusé en Allemagne depuis la fin du XVIIIe siècle, l’Angleterre suivra, puis enfin la France. Frankenstein est rédigé en 1816, alors qu’un petit groupe d’auteurs se réunit autour du Lac Léman. Pour oublier que cette année ne leur offrira pas d’été du fait d’une irruption volcanique qui crée un refroidissement climatique, Shelley et les autres s’inventent des histoires qui font peur. Il en sortira la bête et le scientifique. Voici l’intrigue:

Robert Walton a écrit des lettres à sa sœur Margaret Saville. Cherchant à percer les mystères du Pôle Nord, Walton recueille depuis la glace un homme dérivant répondant au nom de Victor Frankenstein. Ce dernier finit par lui raconter son histoire. Victor naît à Genève, dans une famille aimante et cultivée. Étudiant à Ingolstadt, il se passionne pour la création de la vie à partir de la matière morte et finit par animer une créature humaine faite de morceaux de cadavres. Frankenstein, c’est la quête irrésolue de la démesure. Comme les héros romantiques, il se détache du monde, obsédé par sa quête. Cette démesure rappelle les figures romantiques de Faust ou de Prométhée : celui qui vole le feu (ou ici, la vie) aux dieux. Le rappel au voleur du feu est esquissé explicitement jusque dans le titre. Le Prométhée moderne laisse, en s’enfuyant de terreur après avoir créé son monstre, une créature en peine et perdue. La créature, abandonnée, apprend seule à survivre et à parler. Elle parvient jusqu’à une ferme où vit une famille de paysans. N’étant que la réminiscence du rejet de la mort et étant composée uniquement de ses scories, elle découvre la douleur d’être rejetée à cause de son apparence. Comme toute chose orpheline, le monstre tente de renouer ses liens avec son créateur, qui finit par la rejeter également. Victor se sent coupable, conscient que ses crimes sont la conséquence de son orgueil scientifique. Pourtant, il va accepter, après une discussion avec sa bête, de créer une compagne au monstre. Partie éminemment romantique pour toute personne qui sait la douleur du rejet et qui trouve, dans la haine des Hommes, le moyen d’en aimer quelques uns. Une, en particulier. Victor commence son œuvre mais finit par craindre les conséquences de son orgueil démesuré. La créature va chercher à se venger en tuant la nouvelle compagne de Frankenstein. Lorsque le lecteur renoue enfin, après l’analepse, avec le présent vu par Walton, il peut enfin voir la Mort s’emparer de celui qui avait tenté de la faire taire et surtout l’enfant du pêché pleurer celui qui l’avait créé. Tout cela dans des décors monumentaux oscillant entre forêts et montagnes, où la Nature domine tout. Grandiloquente mais indifférente. Puissante mais indomptée. Deux héros qui craignent la rigueur de la vie, mais aussi le poids de la mort, et qui, chacun, finissent par en accepter la douleur. Shelley décortique la condition humaine et lui donne une leçon. Elle ne peut, malgré ses tergiversations, échapper à l’intangible. Le véritable Destin des choses qui doivent finir. La Bête, après avoir pleuré son créateur, finira par vouloir mettre fin à ses jours.

L’émotion, la passion, et la révolte contre l’ordre établi font de cette œuvre un manifeste romantique sous une forme gothique et scientifique. Il faut prendre garde aux passions, et à la démesure, surtout quand elles nous dévorent. Néanmoins, c’est aussi, pour Shelley, l’occasion de bombarder les apparences. Les bêtes les plus laides sont sans doute celles qui ressentent le plus. Et n’est pas laid qui on croit. Shelley, emprisonnée près d’un lac suisse qui la libère, contrainte par la Nature tout puissante, offre à la postérité l’une des œuvres gothiques les plus percutantes, effrayantes et profondes du romantisme qu’on dit « noir ». Là où le mystère tutoie le surnaturel, là où les paysages énormes tutoient les petits gens aux grandes ambitions. Là où plane la mort, là où la vie n’est que folie, et culpabilité.

Important: Les chroniques et les songes prennent une pause à durée indéterminée. L’objectif est, potentiellement de revenir avec de nouveaux sujets, et peut-être une nouvelle structure à proposer. En attendant de maturer tout ceci, il est temps de vous dire merci pour votre soutien, qui a indéniablement compté, et, je l’espère, vous dire “à bientôt”!

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Les chroniques et les songes

Par Lucas Da Costa