Avez-vous déjà entendu parler de Seyd, le pacha?
Quand il s’agit d’évoquer la figure du pirate dans nos modernes sociétés, et on l’avait déjà signalé pour notre article sur Bjorn Larsson, il nous vient toujours un vent frais et propice aux voyages. Lancés à l’abordage de notre propre existence, nous nous retrouvons projetés sur un navire qui tangue, entre l’épaisseur de nos rêves et l’odeur d’autres réalités. Et les pirates me sont, sur ce point, toujours venus en aide, comme si, sur un petit rafiot qui ne paie pas de mine, lancé à toute vogue contre un marchand, je pouvais trouver mes réponses. Et cette façon qu’Hollywood et que bien d’autres visions de la piraterie ont eu de nous faire flairer de plus exotiques horizons nous vient essentiellement d’un mouvement dont je vous avais déjà parlé. Le romantisme. Et pour aborder, littéralement, la question de la piraterie romantique, il me faut indubitablement vous présenter un texte qui nous provient de cette Angleterre qui pense avec le cœur et qui ressent avec la vie. En 1788, un an avant notre grande révolution, naît George Gordon Byron, héritier d’un titre de « lord » à dix ans, à la mort de son grand oncle. Comme beaucoup d’autres romantiques, Byron voyage, et c’est bien le voyage qui va marquer considérablement son œuvre. Les souffles nouveaux d’un ressenti romantique vont marquer l’auteur qui, parmi d’autres œuvres, va publier, dix ans avant sa mort, le poème nommé « Le Corsaire ».
Conrad, dans cette courte œuvre, est amoureux fou de Médora. Pourtant, il doit la quitter pour s’en prendre au Pacha Seyd, qui domine une ville turque menaçant les intérêts de Conrad. Déguisé, il tente vainement d’attaquer son ennemi mais est capturé. C’en est fait, messieurs dames ! La vigueur et le courage de Conrad et ses hommes d’équipage, tout comme les monumentales flammes qui s’emparèrent du palais de Seyd, n’eurent guère raison du leader turc. Conrad aura bien réussi à sauver des femmes du harem voisin dévoré par l’ardeur du feu, mais sera empalé à l’aube. Les fers pourraient lui blesser les mains, mais aucune douleur n’est plus difficile que celle d’être éloigné de Médora… D’autant que le héros byronien par excellence ne montre que si peu de toute l’envergure de sa sensibilité. Une femme va venir à sa rencontre avant l’exécution. Son nom ? Gulnare. Mais qui est-elle ? Tout simplement l’une des femmes que Conrad a sauvé des griffes masculines du Pacha. Une esclave. Rien de moins. Rien de plus. Elle lui proposera plus tard de se venger ensemble de Seyd.
En plus d’évoquer le mythe du héros romantique byronien, le poème fleure bon l’ambition de la liberté, de son importance, mais aussi la mélancolie qui parfois nous retient bien plus qu’elle nous exhorte à explorer de nouveaux pays. Pourtant, avec ce « corsaire », Byron nous livre une plongée intime dans une sensibilité qui se tait au maximum, croyant s’épuiser à mesure qu’elle se livre, se croyant en danger à mesure qu’elle se révèle. Le poème se vend à plus de dix mille exemplaires en une journée, et c’est un véritable carton. Le secret ? Il y a beaucoup de Byron dans cette œuvre, et c’est peut-être ce qu’un public attentif aux grandes émotions retient. Comme tout bon pirate, Conrad refuse l’ordre et l’autorité. Il est libre au sens le plus anarchique du terme. Seulement, et c’est la question qui nous échappe lorsque le mythe du pirate, en passant par L’Ile au Trésor jusqu’à Pirates des Caraïbes, donne son manteau d’or à la liberté. Peut-on réellement vivre hors de toute règle ? Peut-on tuer quand on le désire, voler quand on le veut bien ? La réponse – faut-il se creuser pour la trouver ? – on la connaît déjà. Pourtant, il y a de ces thématiques dans ce poème qui saisissent les âmes qui se perdent aujourd’hui dans le tourbillon du monde. Abattue par la folie Humaine de notre siècle, l’âme sensible, comme Conrad, pourrait bien se risquer à la misanthropie. « Et la cour et la ville ne m’offrent rien qu’objet à m’échauffer la bile... » se serait risqué Alceste pour Molière. Notre pirate, lui, est lucide, mais presque désillusionné. Et l’on pourrait sans peine croire que c’est le même désespoir qui poussa de grands noms de la piraterie qui courent sur les lèvres de tous les bambins à aller piller moult navires d’états qui les avaient finalement trahis… Pourtant, il y a dans les veines de Conrad quelque aspiration qui me plaît. Il respecte ce code d’honneur qui ne parle et que ne signent seulement les mêmes âmes dont je vous parlais il y a de cela quelques fugaces lignes. Il abhorre l’injustice. Et c’est pour cette raison qu’il sauve les femmes du harem.
Ce sont indubitablement ce genre de textes, ce genre d’histoire, même versifiée dans une langue qui n’est a priori pas la nôtre, qui nous font nous envoler vers de plus précieux horizons, vers de plus franches destinations, loin des fadeurs d’un monde qui épingle l’hypocrisie presque comme une vertu. Et si finalement, les belles morales n’étaient pas celles qu’on croyait ? Gulnare finira par abattre le pacha à la place de Conrad. L’antagoniste n’est pas le barbare redoutable qu’il paraît. Conrad n’est pas vaincu par Seyd, mais par le poids de l’existence solitaire. Pourquoi ? Parce qu’à son retour, il doit faire face à la mort de son aimée, qui représentait tant pour lui. Byron passe la main à son lecteur pour la phase finale. On apprend que Conrad aurait disparu, sans laisser aucune trace. Qu’en conclure ? Suicide ? Echappée ? Exil ?
On sort forcément de cette lecture plus alerte que jamais sur l’impuissance de l’Homme sur le passage des Heures, des indomptables Temps et Destin, que l’on ne contrôle jamais. C’est cela, la puissance de feu romantique.
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