Pourquoi faut il lire La Prière de la Guerre?

Ou la défense acharnée de l'immense et belle fraternité

Les chroniques et les songes
5 min ⋅ 13/04/2025

Il n’y a pas, dans les cœurs qui savent aimer, quelconque idée de guerre. Il faut le répéter, aux temps sacro-saints du réarmement, de l’exergue de la défense et des intérêts nationaux. Il n’y a pas un seul autre différent de moi que je n’accueille pas dans mes pénates comme s’il était mon frère, ou même mieux, ma sœur, car pas une femme, comme disait l’autre, n’a sur les mains le sang des indiens d’Amérique… Il n’y a pas un seul “petit” Ukrainien, “petit” Russe, “petit” Musulman, “petit” Juif, “petit” je-ne-sais-qui que je ne regarde autrement qu’avec un sourire ému, et le profond sentiment de fraternité. Et eux-mêmes me considèrent d’une façon semblable, ou, au moins, ne me regardent pas avec tort ou haine. Il y a dans les prétendus grands, en revanche, dans ce qui leur reste de cœur, quelque profonde envie de nous voir nous opposer. Télévision fermée, l’oreille sourde aux propos venimeux mais enrobés de sucre et de solennité, il n’y a pas de haine entre les petits, dont je me revendique. Et le regard posé sur autre chose que de la férocité, j’évoque Pouchkine et Chevtchenko avec la même admiration, Tahar Ben Jelloun et Quasmuna avec la même certitude de talent, quoique bien des siècles opposent ces deux derniers. Je n’ai pas de temps à perdre à essayer de détruire la culture et l’environnement de mes voisins. En revanche, je suis âprement convaincu que j’ai tout à en apprendre, de la Place Rouge aux sept merveilles ukrainiennes ; de la cité de Petra aux synagogues. Et je n’ai jamais vu nulle part que c’est en détruisant qu’on bâtit mieux, que c’est en tuant qu’on fédère mieux. Et dans une dynamique qui privilégie ceux que j’appelle les petits plutôt que les grands, j’ai voulu vous présenter un court texte d’un écrivain américain nommé Mark Twain, dont le nom résonne dans les légendes animées et dans les cœurs qui l’ont aimé de Tom Sawyer.

En 1916, on publie La Prière de la Guerre. Six ans se sont écoulés depuis la mort de Twain. Ce dernier n’avait pas jugé bon faire connaître ce texte que je vous exhorte très amplement à lire. Il fait l’équivalent de deux ou trois pages, et le tout est lisible assez facilement. Dans ce texte, Twain va dénoncer une forme de complaisance, voire d’amitié, entre le patriotisme et la religion, et la guerre. Marc Twain connaît la guerre américano-philippine et il en est dégoûté. Dans ce texte, un pays dont on ne connaît pas l’identité envoie bientôt ses patriotes à la guerre. Une liesse religieuse mais aussi témoin d’un profond amour pour le pays se fait entendre. Le dimanche J-1, on se réunit dans une église et l’on fait une prière. Mark Twain le narre beaucoup mieux : « Le dimanche matin arriva — le lendemain, les bataillons partiraient pour le front ; l’église était comble ; les volontaires étaient là, leurs jeunes visages rayonnants de rêves martiaux — visions de progressions difficiles, de charges pressées, de sabres étincelants, de la fuite de l’ennemi, du tumulte, de la fumée enveloppante, de la poursuite acharnée, de la capitulation ! ». Après la prière, on entonne avec conviction : « Dieu terrible ! Toi qui ordonnes, / Fais retentir ta trompette et étinceler ton épée ! ». Mais dans le tumulte et l’émotion pour l’acier qui tranche et le pistolet qui rompt, un vieil étranger s’avance et pénètre dans l’église, « la tête nue, les cheveux blancs lui descendant jusqu’aux épaules en une cascade d’écume, le visage ridé et anormalement pâle, d’une pâleur glaçante et fantomatique. ». Il dispose assurément d’une aura qui fait qu’on le laisse parler :

Ô Seigneur notre Père, nos jeunes patriotes, idoles de nos cœurs, s’en vont au combat — sois près d’eux ! Avec eux — en esprit — nous quittons la douce paix de nos chers foyers pour frapper l’ennemi. Ô Seigneur notre Dieu, aide-nous à tailler à coups d’obus leurs soldats en lambeaux sanglants ; aide-nous à couvrir leurs champs souriants des pâles formes de leurs défunts patriotes ; aide-nous à noyer le fracas des canons sous les cris de leurs blessés se tordant de douleur ; aide-nous à dévaster leurs humbles demeures d’un ouragan de feu ; aide-nous à tourmenter le cœur de leurs veuves inoffensives de chagrins inutiles ; aide-nous à les priver de toits, avec leurs petits enfants, pour qu’ils errent, dépourvus d’amis, par les étendues désolées de leur pays, en haillons, affamés et assoiffés, supportant les flammes du soleil et les vents glacés de l’hiver, l’âme brisée, usés par le travail, t’implorant de leur donner le refuge de la tombe qui leur est refusé — pour nous qui T’adorons, Seigneur, anéantis leurs espoirs, détruis leur vie, fais durer leur amer pèlerinage, alourdis leurs pas, abreuve leur chemin de leurs propres larmes, souille la neige blanche du sang de leurs pieds blessés ! Nous le demandons, au nom de l’Amour, à Lui Qui est la Source de l’Amour, et Qui est le refuge de tous ceux qui sont accablés de maux et cherchent Son aide d’un cœur humble et contrit. Amen.

Et là, Mark Twain frappe fort. Il n’épargne rien ni personne, du métal déchirant à la mitre belliqueuse. Et cette prise de position, bien qu’elle déstabilise, fait honneur à nos temps archi-modernes où l’on se demande comment, sournoisement on va bien pouvoir se taper dessus, mais surtout à cette ferveur qu’ont les grands que je récusais, de ne pas comprendre que sans les petits, ils ne sont rien. Et ici, cette entité divine qu’on juge être le plus grand des grands, s’avance en mandatant ce vieil homme barbu qui va terminer la prière. Son discours est la preuve que des mots lassèrent bien plus qu’un sabre. Le pourpre religieux est alors maculé du sang de ceux qui ont prié pour lui et qu’on envoie défendre les intérêts guerriers.

Et le sens transposé que je lui trouve dans notre modernité et notre terrible actualité, mon simple petit sens, ma vaine interprétation, c’est l’adaptation d’une forme de syncrétisme à la parole politique, qui devient, en notre contemporain trop ému, le suivi d’une parole de foi. La vaine parabole d’un représentant du peuple dont le peuple même se demande dans quelles mesures il se fait encore représenter. De terribles interrogations qui portent aux ides de mars le coup fatal du poignard offensif à la Marianne qui est passée des pleurs à la supplication. Elle garde pourtant en son sein les espoirs de fraternité qu’elle représente humblement, mais avec honneur. Elle porte encore le drapeau troué de la démocratie. Il n’appartient qu’au peuple de se souvenir du fil qui les réunit et de raccommoder le liant expressif des trois couleurs qui ont fait sa gloire, et dont on se souvient des fiertés comme des erreurs, pour un puissant idéal de paix. Et Twain conclut savamment son histoire, avec un pique d’ironie. Après la fin de sa prière, le vieil homme précise : « C’est pour cela que vous avez prié ; si c’est encore ce que vous désirez, parlez ! Le messager du Tout-Puissant attend. » Le Silence a dompté les espoirs, mais d’une façon qu’on n’espérait pas. L’auteur américain conclut son texte de la sorte : « On estima par la suite que cet homme était fou, car ce qu’il avait dit n’avait aucun sens. ». Et l’auteur nous prive fatalement de cette possibilité de rédemption, de l’assurance que les épées tombent et que les mousquets soient déchargés. Nul n’a jamais été prophète en son pays. Mais, doucement, timidement, bouillonnant dans le plus clair des sentiments fraternels qui les unissent aux autres, quelle que soit leur origine, quelle que soit leur religion, quelle que soit la nation dont ils sont les enfants attristés, certains se rappellent que l’Histoire est cyclique et que l’Homme étanche sa soif de profit en persuadant une foule sans la convaincre. Regardons-la, l’Humanité, avec un regard compatissant, victime de ses propres pulsions, mais attardons nous d’autant plus sur celui ou celle qui représente notre voisin et à défaut de pouvoir ou savoir l’enlacer, sourions lui avec toute la force que représente ce geste et qui vaut mille fois celle que l’on impose à coups de fusil depuis trop de siècles aux opprimés, qui n’ont finalement rien demandé que de vivre sereinement, en paix, et en parfaite fraternité.

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Les chroniques et les songes

Par Lucas Da Costa