Plongée dans ces histoires fondamentales qui parlaient, jadis, déjà de nous...
Quand je prétends éclairer le présent à l’aide du passé, plusieurs réactions s’offrent à moi : d’abord, une forme d’enthousiasme. Comme s’il était chose perdue de se souvenir pour mieux interpréter, de retenir pour mieux agir. Parfois, aussi, une forme de rire étouffé, qui se demande comment l’Histoire, et plus généralement, les récits, peuvent bien donner du sens dans une réalité aussi écartée que celle qu’ils décrivent. Et pourtant, c’est une réalité que depuis cette nuit des Temps créatrice, ce sont bien toujours les mêmes archétypes, les mêmes stéréotypes qui dirigent notre vécu et oriente notre Histoire. Du canevas des séries Hollywoodiennes en remontant jusqu’à la très célèbre épopée de Gilgamesh, les codes ne cessent d’être repris et réinventés dans le but de séduire le public. Et c’est précisément sur quelques uns de ces mythes que je voulais m’appuyer pour éclairer une autre de nos réalités. Dans le discours féministe, la dénonciation d’un patriarcat et l’abolition de ce dernier est l’un des fers de lance, l’un des sujets manifestes. De cette dénonciation découle une posture féminine revendicatrice de l’indépendance de ses mœurs, et certainement pas reliée à une simple volonté masculine. Voilà bien l’antidote de l’histoire entre Pygmalion et Galatée. Pygmalion est un sculpteur qui tient en horreur le mariage et la femme, dégoûté par la conduite de certaines d’entre elles nommées propétides. Ces proprétides sont des sorcières ( ou des prostituées, selon les sources) qui ont pour culte de dévorer la chair des Hommes, tout en refusant de se vouer à Aphrodite, qui finira par les punir en les changeant en pierre. Toujours est il que Pygmalion s’offre aux délices du célibat. Un jour, il crée de ses mains une statue, dont l’apparence est si belle, si harmonieuse et presque réaliste, qu’il commence ouvertement à en tomber amoureux. Il obtient d’Aphrodite qu’elle lui donne vie, et célébrèrent ensemble un mariage.
Ce mythe servirait, selon certains discours, l’oppression patriarcale, représentée en la personne de celui qui façonne la femme comme il le voudrait et uniquement comme il le voudrait. D’autres y verront volontiers la dérive narcissique des songes d’artistes si peu satisfaits du réel et des promesses qu’il peut offrir et l’obsession des Hommes pour le faux. Ce qu’il y a de saisissant dans ce mythe en particulier, c’est qu’il n’accorde, déjà dans les vieux temps, aucune place à la nuance. De la description de la femme, nous avons le choix entre la prostituée dévoreuse de chair ou, à l’extrême, la simple création du sexe opposé. Et loin de condamner cette représentation, j’oserais même dire qu’elle est encore la plus parfaite illustration des dialogues sociaux, en cela que cette étrange capacité argumentative qu’on appelle la nuance y est parfaitement absente. Déjà dans la vision même qu’on accorde au féminisme. Les médias, gorgés d’intentions, ont manifesté aux plus sots, ou incapables de réflexion propre, l’image d’un mouvement composé quasi de propétides déterminées. Et c’est bien cette notion là qu’on retient, la plupart du temps, quand on évoque le féminisme. Or, dans les esprits les plus propices à la pensée, il apparaît une sorte d’entre deux qui sied bien aux âmes intelligentes. Cet entre-deux semble ne pas pouvoir être saisi par les deux extrémismes, qu’il s’agisse de féministes ultra ayant perverti le message même du mouvement, ou de masculinistes dévorés par leur orgueil. Désignant fatalement le féminisme comme tout autre chose qu’un simple fait allant de soi, une autre de ces plaques de roc qui viennent frapper celle de la moralité, étendant avec peine, chaque jour, la fameuse fenêtre d’Overton1. Les mythes nous rappellent inlassablement que l’Homme est Homme et qu’il l’est aussi dans le creux le plus inacceptable, le plus inaliénable, de ses passions. C’est, entre autre, la raison pour laquelle on se plaît à réutiliser les mythes. Filons l’explication de celui de Pygmalion et Galatée : Ovide, dans ses Métamorphoses, fut celui qui décrivit le premier l’histoire. En voici un extrait :
Pygmalion retourne soudain auprès de sa statue. Il se place près d'elle ; il l'embrasse, et croit sur ses lèvres respirer une douce haleine. Il interroge encore cette bouche qu'il idolâtre. Sous sa main fléchit l'ivoire de son sein. Telle, par le soleil amollie, ou pressée sous les doigts de l'ouvrier, la cire prend la forme qu'on veut lui donner. Tandis qu'il s'étonne, que, timide, il jouit, et craint de se tromper, il veut s'assurer encore si ses vœux sont exaucés. Ce n'est plus une illusion : c'est un corps qui respire, et dont les veines s'enflent mollement sous ses doigts ! Il rend grâces à Vénus. Sa bouche ne presse plus une bouche insensible. Ses baisers sont sentis. La statue animée rougit, œuvre les yeux, et voit en même temps le ciel et son amant. La déesse préside à leur hymen ; il était son ouvrage.
D’autres se seront empressés, au XVIIe siècle, de trouver une morale qui sied bien à cette Histoire. C’est le cas du fabuliste Jean de La Fontaine dans « le Statuaire et la statue de Jupiter » :
Chacun tourne en réalités,
Autant qu'il peut, ses propres songes :
L'homme est de glace aux vérités ;
Il est de feu pour les mensonges.
Et c’est étonnamment, bien plus que l’axe patriarcal, cette vision concrète que je veux donner, personnellement, au mythe de Pygmalion et sa statue Galatée : celle qui fait que l’on tourne trop souvent ses songes en réalité. Moi-même ai pu, devant une trop parfaite statue, ombre de mes pensées, me complaire dans ce songe irréel qui avait pour but de me conforter face à un pragmatisme que je croyais crasse. Aujourd’hui, j’ai appris à contempler la poésie de la Vérité: un clair soleil, quelques nuages et le bonheur de pouvoir, sur ses deux jambes sans vaciller, en profiter.
LES CHRONIQUES ET LES SONGES PRENNENT QUELQUES VACANCES… Retour en septembre!
1Concept qui définit le cadre de ce qu’on peut évoquer dans un cadre social
Mon Linktree: https://taplink.cc/songesenpoesie
Retrouvez-moi, tous les derniers lundis du mois, à 19h sur radio Graffiti: https://radiograffiti.fr/
/!\ Nouveau: Retrouvez moi dorénavant aussi tous les derniers mardis du mois à 19h sur Radio Fa JET 94.2FM
N’oubliez pas de vous abonner aux chroniques, c’est gratuit, et ça aide beaucoup!