De Poe à Verne, il faut briser la glace...

Ou comment l'on résout, par la plume, des étrangetés débordant d'une phrase...

Les chroniques et les songes
4 min ⋅ 14/09/2025

L’exploration des pôles, aires glaciaires de plus en plus timides à mesure que l’Homme démontre à ses semblables toute l’envergure de sa dépravation, est relativement récente dans l’histoire du monde. Et je voudrais, aujourd’hui, pour le retour des chroniques textuelles, toujours à se poser des questions entre le songe et la réalité, les évoquer dans un cadre tout à fait imaginaire. L’occasion pour moi de vous présenter un auteur que j’ai beaucoup aimé lire, et de voir la continuité d’une de ses œuvres. Après que les Grandes Découvertes ont permis de défricher de nouveaux territoires à l’Ouest de l’Europe et de l’insaisissable océan qui le borde, soirs et matins, de nombreux auteurs s’emparent de cette source de mystères. Thomas More traite, dans Utopia, de Raphaël Hythlodée, camarade de Vespucci laissé sur les terres vierges de la Nouvelle Castille. Nous sommes en 1516 et le récit est teinté de cette innocence naïve que Montaigne sacrifiera en 1580 au profit d’une vérité qui blesse. Non, les indigènes et les nouveaux arrivants ne faisaient pas profit d’une libéralité exaltante, ni d’une amitié encourageante. Lorsque, en 1871, Charles Francis Hall atteint le nord du Groenland, ou en 1909, lorsque Robert Peary prétend avoir atteint le Pôle Nord, le monde est ébahi. Un peu comme lorsque l’on a posé le premier pied humain sur l’astre de la nuit, j’ai nommé : la lune. Alors, le monde se met à rêver, à fantasmer. Et avant même la découverte des Pôles, la littérature foisonne d’écrits qui mettent en scène les pôles, leur grandiloquence et surtout, leur majesté, qui s’exprime à la fois par sa grandeur et sa cruauté.

Nous sommes en 1838. Talleyrand rend son dernier souffle, et Emile Loubet prend sa première inspiration avant d’entrer dans le bruit assourdissant du monde. Un certain Charles Baudelaire fait ses études et commence à lire un auteur bientôt littéralement vénéré par les corbeaux après qu’il en aura poétisé un en 1845. Edgar Allan Poe est un maître incontesté de l’horreur aujourd’hui. Pourtant, en 1838, Poe rédige Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. C’est un échec. Encore l’une de ces nombreuses perles qui rejoignent tristement, sous l’oeil de Charon, le collier des injustices littéraires. Un jeune homme de Nantucket embarque clandestinement sur le Grampus, baleinier. Son nom est Arthur Gordon Pym, on l’a deviné, mais personne ne se soucie de son nom lorsque ce même baleinier est dévasté par une mutinerie. Pourtant, il va aider ses camarades de bord à reprendre le navire. Le même navire qui contredira la fameuse maxime parisienne du fluctuat nec mergitur – il est battu par les flots mais ne coule pas. Le Grampus se voit dériver. Les marins n’ont plus cette soif de liberté qui les caractérisent, engoncée entre le calvaire des ordres et l’indomptabilité de la mer. Non. Ils ont soif d’eau pure. Ils n’ont rien à manger. Bientôt, ils tireront à la courte paille pour savoir qui sera rôti et dévoré. Mais dans les ténèbres qui s’insinuent partout, et surtout dans la solitude du cœur des Hommes, Le Jane Guy brise les flots. Les baleiniers sont marqués à vie, mais l’aventure de la mer les séduit encore. Direction l’Antarctique. Plus rien ne peut les terrifier, dorénavant : ils ont été sauvés. C’est là la malice du Destin. Le cri strident du rire des Parques. Ils accostent bientôt sur une île peuplée d’indigènes. Cette île ? C’est celle de Tsalal. Une île de laquelle seulement deux pauvres âmes sortiront vivantes : Pym, et un de ses compagnons. Tous deux canalisent – on ne sait pas trop comment – le reste de leurs espoirs. Il n’est plus question d’aventure. Le temps vient de tenter de retrouver la terre. Celle qui apporte la civilisation, et la douceur de vivre. Leur canot va dérivant, dans l’extrême froid polaire, jusqu’à, selon les derniers mots de Poe, ce que surgisse une figure voilée « d’une blancheur plus que la neige... ». FIN. Alors ? Espérance ? Mort ? Métaphore ? On n’en saura pas plus. Nous, lecteurs, nous sommes entre le désespoir, la peur, et une forme inaboutie de consolation maladroite que nous apporte le style de Poe, entre la frayeur et la sidération. Mais Jules Verne, lui, ne peut dignement laisser cette histoire sur ce point virgule maladroit qu’aurait laissé Poe cinquante années auparavant. Le lecteur français prend connaissance de cette histoire avec une première traduction de Baudelaire en 1858. Jules Verne ne semble pourtant pas très enthousiaste au début. « Qui reprendra jamais [le récit inachevé de Pym] ?Un plus audacieux que moi et plus hardi à s'avancer dans le domaine des choses impossibles ». Quoiqu’il en soit, le lectorat hérite de l’imaginaire de Verne en 1897 du Sphinx des Glaces.

Jeorling est un passionné de Poe. En 1839, ce dernier apprend que le récit de Pym n’est pas seulement sorti de l’imaginaire collectif. Comment le sait-il ? Le frère du commandant de la Jane Guy le lui a assuré. Tout le roman se catalyse autour de la recherche de Pym. Une escale à Tsalal s’impose. Seulement, là où Poe laissait planer ce mystère qui seyait si magnifiquement bien à ce romantisme de suie que l’Europe adorait à cette époque, le positivisme d’un Verne moins contemporain enrubanné de science vient y décrire une île, certes volcanique, mais sans aucun élément surnaturel. Après le naufrage du bateau sur lequel naviguait Jeorling, L’Halbrane, le lecteur apprend réellement la raison du titre énigmatique choisi par Verne. Ce Sphinx des Glaces, c’est le corps de Pym, figé dans la rigueur du froid, que quelques matelots auraient pris pour une sirène guidant les désespérés vers de plus oniriques horizons. Ceux du paradis.

C’est là l’audace de la littérature. C’est là son enchantement. Dans le sursaut des siècles, des années qui passent, les récits restent. Et parfois, on leur donne une autre fin. Nombreux sont les textes qui témoignent de cette initiative. Depuis le début de l’Humanité. Il n’en demeure pas moins que cette écriture après écriture témoigne de l’évolution des mentalités. En une cinquante, soixantaine d’années, le mysticisme a laissé place à la vérité scientifique. Pasteur est arrivé, Curie aussi. L’heure n’est plus à l’intrigante monarchie mais aux trésors républicains. Les pays dialoguent, ou plutôt tentent politiquement de dialoguer. Aux vues des horizons de haine qui se profilent, il est bon de se rappeler que la littérature, parmi les autres arts, demeure ce liant imperceptible des âmes qui aiment fraterniser.

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Les chroniques et les songes

Par Lucas Da Costa