"Si j'existe, c'est d'être fan' "?

"Ouii, tu saiiss, moi je suis trop fannn de..."

Les chroniques et les songes
4 min ⋅ 11/05/2025

Je souhaitais m’interroger aujourd’hui sur un lieu commun de notre bonne vieille société malade. C’est effectivement assez répandu aujourd’hui, dans les conversations établies, de s’appesantir sur notre immense désir de rencontrer un artiste, un politicien ou je ne sais quel organe représentatif de ce que l’on adore. Dans les clichés et les vidéos qui dévorent l’attention de ceux qui paient une place de concert pour laisser parler la force d’un écran leur retrancrire ce qu’ils pourraient voir de leurs propres yeux, on voit bien hurler des « OUIIIII !!! », des petites culottes qui s’extraient de la foule pour finir sur scène, ou moins licencieux, des bouquets de roses tomber aux pieds des artistes. A tels concerts d’Indochine auxquels je me fus rendu, je rencontrai d’autres aficionados qui, de la simple croix du groupe reproduite à des tatouages, exhibaient fièrement – comme j’ai pu le faire d’ailleurs dans les errances de la plus juvénile innocence – leur passion pour le groupe. Ailleurs, ceux qui me connaissent le plus me voient comme un passionné, un divagueur ou un divagué, qui chante les textes littéraires comme un prédicateur s’illustrerait à l’église, et pas uniquement le dimanche. A la télévision, il plaisait aux fourmis journaleuses de coller dans leurs papiers animés la biographie de tel sosie d’un Johnny Hallyday ou d’un Claude François, où l’on voyait sa femme et sa progéniture souffrir ouvertement du fanatisme de la personne.

Effectivement, il est de bon ton aujourd’hui de s’avouer fan d’untel artiste, d’untel chanteur, d’untel groupe. Moi le premier, par abus de langage, ai tendance à m’avouer fan de piraterie. Seulement, on oublie un peu par amnésie complaisante, que fan est une syllabe du mot fanatique, que le Trésor de la Langue Française définit comme suit : d’abord, un sens religieux : « Comportement, état d'esprit de celui qui se croit inspiré par la Divinité. ». Ensuite, un sens plus commun, qui nous concerne davantage : « Comportement, état d'esprit d'une personne ou d'un groupe de personnes qui manifestent pour une doctrine ou pour une cause un attachement passionné et un zèle outré conduisant à l'intolérance et souvent à la violence. » (Ahhh, reparaissent déjà subrepticement à vos esprits certains drapeaux de supporters de foot incarnés et de hooligans investis, leurs hennissements intelligibles, leurs cris patriotiques, à la limite de l’outrancier, leurs bêlements insupportables, leurs gémissements agréables qui rappellent aux moins éveillés le doux temps où l’on marchait à quatre pattes, et parfois même leur vile violence…). Et enfin, « Intérêt, goût passionné et parfois excessif pour quelque chose ou quelqu'un. ». Le fanatisme s’épanouit, il faut le dire, dans l’outrance. Et s’il convient, dans une société empanachée par une folle émotion déraisonnée, de s’avouer « fan de», comme une particule nobiliaire, Charles Maurice de Talleyrand-Périgord nous aurait rappelé que « la partie tête vaut mieux que la particule ».

A fortiori, nos éveillés philosophes des Lumières, qui laissèrent l’invention du culot à Edison pour les compléter, travaillèrent à bannir le fanatisme des rapports sociaux. Voltaire, en particulier, dans son dictionnaire philosophique, en 1764, prétextait deux faits. Premièrement, que « celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste » (ô que j’aime modestement me ranger du côté de ces songes-creux ! Ô que cela me tient pour une agréable rassurance…). Ensuite, que « Il n'y a d'autre remède à cette maladie épidémique [le fanatisme] que l'esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal ; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, et attendre que l'air soit purifié. ».

« Dès que ce mal fait des progrès »… Diable que l’on en trouve des exemplifications de ce mal dans les discours politiciens qui mêlent l’ingénuité à la profonde bêtise, le rire des hyènes à celui d’un Démocrite, les masturbations intellectuelles aux doux vers gentillets de poètes extasiés, et enfin, les fautes d’orthographes à la versification profonde et émérite de nos moins bons chanteurs à grognements effrénés. Toujours est il que Voltaire s’engage férocement contre ce mal qu’il faudrait fuir : «  Ce sont d'ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains. » Comment ne pas songer doucement, à l’évocation de cette phrase, aux déchiqueteurs de phrases, aux violeurs de sens et aux cambrioleurs de livres saints, qui font d’un verset une maxime dont ils fourvoient la signification avec l’air malin de ceux qui font des grimaces sur les photos de famille ? Ceux-là même qui envoient les désillusionnés, les deshérités, et les paumés s’exploser sur place publique…

« Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède : car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c'est à la folie des hommes qu'il faut s'en prendre. ». Merci à Voltaire, il reconnaît que de simples sophistes illuminés ont pu s’emparer du savoir et le détricoter comme ces vieilles femmes attendries qui, dans nos mémoires, conçoivent encore ces fameux pulls qui grattent. Durant la Renaissance, la mystification créait des faussaires. Durant notre modernité, les médias invitent des marionnettistes du savoir, des éditorialistes, spécialistes en tout, sachants de rien, qui tirent « le petit bonhomme en mousse » en citant du Levinas ou en redessinant, derrière un propos socratique, une joie nouvelle de paraître intelligents. Merci à Voltaire, donc ! Voltaire qui, on l’a vu, voyait un vaccin honorable en la philosophie contre le fanatisme.

Chez Victor Hugo, poète accompli, vieux crocodile surnommé, « rien n’égale la puissance de surdité volontaire des fanatismes ». Disant cela dans un ouvrage qu’il consacrait à Shakespeare, Hugo pointe bien du doigt ces gens que de plus sombres sons de cloches, de plus folles homélies, auront convaincu. Deux siècles plus tard, « le nôtre avait vingt-cinq ans » (T’as la ref’ ?!), les sons de cloches sont celles de fausses églises fermement opposées à l’égalité des sexes. Les cloches du mal sonnent aussi du côté des acharnés représentant d’État qui veulent à tout prix la guerre où la paix peut s’exprimer, du côté des victimes acharnées que la douleur aura fait penser en lieu et place d’un raison plus difficile mais profitable, et du côté de toutes celles et ceux qui penchent goulûment vers l’extrémisme, le considérant comme une gourmandise agréable, une nouvelle théologie modérée qui ferait du bien à l’esprit.

Aime-t-on toujours, après ces quelques paragraphes, scander les paroles de ce cantateur chauve : « Je voulais simplement te dire / Que si, si j'existe / J'existe / C'est d'être fan ! » ? Rien n’est moins sûr...

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Les chroniques et les songes

Par Lucas Da Costa