La paix avant la revendication
Comme beaucoup de mes concitoyens, je suis de plus en plus hésitant à l’idée de presser le bouton « ON » de ma télécommande, de peur que les prêcheurs de nouvelles nous annoncent sinon la fin du monde, une nouvelle guerre. Comme, depuis des temps immémoriaux, les hommes trouvent juste de se taper dessus au nom des frontières qui délimitent un pseudo territoire acquis justement légitimement au nom des combats, je me suis dit que je ferais bon prêcheur de paix, pour une fois. Alors, pour ne pas avoir envie de prendre un fusil, j’ai ouvert un livre. L’auteur que je vais vous présenter aujourd’hui était mon homologue antique en termes de bannissement de la guerre.
On ne connaît que peu de choses de la vie d’Aristophane, en réalité. Il évolue durant le -Ve siècle en Grèce, durant la grande période d’Athènes. C’est un auteur de théâtre comique. Et comme toutes les comédies, celles que je vais évoquer aujourd’hui avec vous tiennent les rennes d’une immense critique de la société guerrière déjà, et misogyne, ensuite. Effectivement, l’actualité nous inonde de faits odieux lancés à la figure des femmes. Quand on ne traite pas le viol, ou les comportements malsains, les femmes subissent, pour une raison dite «économique », le fait qu’elles ne méritent pas le même salaire qu’un homme. Et quand on met aux nues des affaires sordides, c’est parfois même des « comités de soutien » qui se créent pour défendre ce qui semble souvent indéfendable. Aussi, je me suis dit que je préférais rire que pleurer, car un sourire me siéra toujours mieux que deux joues imbibées de larmes, quoique le premier peut parfois attirer l’autre, mais plus positivement. Alors je me suis d’abord plongé dans Lysistrata (-411).
Des préfaces bien renseignées1 nous font savoir que complexe est la compréhension de la pièce pour qui n’a pas souci du contexte historique. Autant le dire, le -Ve siècle est celui de l’épanouissement d’Athènes, on l’a dit, mais c’est aussi celui de la guerre du Péloponnèse(2) (-431→ -404). Durant ce conflit, certaines cités grecques dominées par Athènes, qu’on appellent « la Ligue de Délos », affrontent « la Ligue du Péloponnèse », d’autres cités grecques qui sont plutôt dans le camp de Sparte. La fin de ce conflit voit la fin de l’hégémonie athénienne et la victoire de Sparte. Aussi, Aristophane contemple presque impuissant toutes ces horreurs commises par les hommes. Le principal souci d’Aristophane, c’est la guerre. Et pour arrêter la guerre, que faut-il faire ? S’abstenir.
Oui, on s’abstient ; de tenir une arme, d’abord, et de sexe, ensuite. C’est l’intrigue que propose la pièce en un acte d’Aristophane, Lysistrata. Lysistrata est une femme grecque qui fait assemblée d’autres femmes grecques, qu’elles soient de la région d’Athènes, de Béotie, de Corynthe et même de Sparte ! Et rien que là, sans continuer l’explicitation de l’intrigue, mais plus conscients maintenant du contexte guerrier du -Ve siècle, Aristophane fait déjà fort. Il faut cesser la guerre, alors les femmes cesseront le sexe. Oui ! Une gréve du sexe. La même entité qu’on dit diriger le monde depuis des milliers d’années, et peut-être encore des milliers si l’on veut s’attarder à personnifier les dinosaures ! Mais dans cette pièce, les femmes sont aussi conscientes qu’une simple assemblée éclairée ne suffit pas. Alors, elles marchent sur l’Acropole et s’en emparent. L’Acropole est un haut plateau rocheux qui était notamment réservé au culte de la déesse Athéna et à la représentation politicienne. Les vieillards sont aussitôt alertés de cette manœuvre et s’en offusquent. S’en suivent des jours et jours de négociations où l’on essaie d’abord par la force, puis ensuite par le dialogue, de trouver une solution à cette entreprise jugée « tyrannique » par les hommes ( C’est l’hôpital qui se… Non, reprends toi, Lucas...). Des femmes font savoir à Lysistrata qu’elles brûlent de retrouver leurs hommes, mais, non ! Il faut tenir ! Et quand seule la paix sera offerte au monde le sexe reviendra ! Et mine de rien, cela fait mouche ! Une réconciliation est trouvée, la paix est offerte,... et « ils vécurent heureux ».
On regretterait toutefois certains détours symboliques de ce retour à la paix. L’ambitieux projet féminin de la grève du sexe pour le retour à la paix ne semble pas porter une remise en question du statut de la femme durant l’époque antique. Avec l’acquisition de la paix, Elle paraît même se contenter du statut de génitrice qu’on lui déjà imposé. Vers la fin, on peut lire : « Car enfin moi je veux me tenir sagement comme une jeune fille, sans ennuyer personne, sans bouger même un brin de paille, si personne ne vient me prendre mon miel comme à un guêpier, et me provoquer ! » Bon… De même, peut être questionné cette façon dont les femmes ont du mal à résister à l’attrait du sexe (on préférera en rire puisqu’il en va de même pour les hommes…). Selon l’introduction proposée par Silvia Milanezi, « [...]Il n’est pas question, dans Lysistrata, d’instituer une gynécocratie. ». Les femmes veulent seulement alerter leur mari d’une nécessité d’un retour à la paix dans un monde dirigé par le glaive et la lance. Silvia Milanezi tisse un propos intéressant concernant cela : « Il donne la parole aux femmes, non pas parce qu’il est un féministe avant l’heure, mais pour montrer que les hommes […] ne semblent plus en mesure d’assurer son salut [celui de la cité] », « Dans Lysistrata, les personnages masculins sont tous des faibles, des caricatures de la virilité, et la vieillesse est le moindre de leurs maux ». Alors, la mise en valeur de la femme et de son statut n’est clairement pas le propos de cette pièce. En revanche, Aristophane traîne les hommes dans la boue, mais (hélas) (juste) parce qu’ils incarnent le bras armé de la guerre, qu’il abhorre. Toutefois, la femme sera une revendicatrice de la paix ( c’est toujours cela de pris, dirons nous…). Comme l’a si bien formulé Silvia Milanezi : « seule la comédie pouvait exprimer les revendications de celles dont la parure est le silence [elle cite ici le propos de Sophocle dans Ajax] », et cela paraît regrettable, au fond, pour nous, lecteurs contemporains. Plus de deux mille ans plus tard, on a encore de quoi nous inquiéter sur la considération de la femme.
Ensuite, je me suis penché sur L’Assemblée des Femmes. Aïe. Ouille. Aristophane écrit cette pièce environ vingt ans après Lysistrata, en -392. La capitulation athénienne a eu lieu. Sparte a gagné. La tyrannie des Trente a pris place le temps de clouer le cercueil à cette sorte de premier sursaut de la démocratie telle qu’on la nommait à l’époque ( vous savez, celle où on pouvait voir des esclaves, tout ça...). Et pourtant, ladite tyrannie ne tient pas, et revient sur le devant de la scène… la guerre ! Cette fois-ci, c’est la guerre de Corinthe (-395→-387) où Sparte s’enlise dans cette notion de ligues, évoquée plus haut, et se retrouve isolée. À croire que l’utopie de Lysistrata n’a pas percé les murs des théâtres de l’époque ! L’Assemblée des Femmes jette les bases d’une matinée féminine où Praxagora fait, là-aussi, se rassembler des Athéniennes. Il faut sauver...Athènes ! (le soldat Ryan, ce sera pour plus tard… ). Alors on propose des réformes, et ce sont les femmes qui vont tenir les rennes de la cité. Si l’on en croit Renaud dans « Miss Maggie », « Pas une femme n’est assez minable pour astiquer un revolver et se sentir invulnérable », donc la paix reviendra et on sauvera Athènes, assurément ! Bon… On avouera que la pièce mélange au comique l’organisation des femmes, et cela pourra poser souci aux plus convaincues. De la même façon, certains propos posent question. Par exemple, Aristophane attire à un moment l’attention du spectateur sur des propos d’Euripide sur les femmes :
LA PREMIÈRE FEMME - Dans laquelle de ses pièces il ne nous a pas calomniées ? Au moindre spectateur, tragédien ou chœur, nous voilà bonnes, nous « les galantes, les coureuses de mâles, les buveuses de vin, les traîtresses, les radoteuses, les pourritures, le fléau des maris » ; conséquence, à peine rentrés du théâtre, nos maris nous regardent de travers et courent vérifier s’il n’y a pas un amant caché dans la maison. […] Nos maris maintenant portent sur eux de petites clés secrètes, tout ce qu’il y a de plus méchant, des espèces de sales petites clés à trois dents. Avant on pouvait au moins fermer la porte en douce, en nous faisant faire une petite clé toute simple pour trois sous, mais maintenant Euripide, ce fléau des familles, leur a appris l’usage de ces petites clés sophistiquées qu’ils gardent toujours sur eux. Voilà, je pense donc qu’il nous faut machiner sa perte d’une manière ou d’une autre, par empoisonnement ou tout autre […] : pour qu’il meure.
On n’arrive guère ici à déterminer si ce propos stigmatise la violence de l’action masculine et de sa pensée misogyne, ou celle de la femme qui veut ici empoisonner un tragédien. Les deux sans doute.
J’avouerai toutefois que, dans l’ensemble, malgré des répliques qui accrochent mon oreille d’homme de progrès, j’ai bien ri. Et on y croit doucement mais sûrement. L’or côtoie la boue, mais jamais cette dernière ne le souille. Le prisme de l’humour le magnifie. Cela aura sans doute inspiré Jacky au royaume des filles(3) ? Toujours est-il que cela finit avec une portée dionysiaque assez revendiquée. Le vin coule et fait fleurir de nouvelles idées. On est encore loin des suffragettes, du « quatre-vingt quinze pour cent » de Brassens, de « la femme est l’avenir de l’homme » d’Aragon, repris par Ferrat, ou de la juste éclosion trop tardive de Metoo. Mais au moins, Aristophane, en le lisant, nous épargne certains faits d’actualité, comme les propos de Depardieu, et a le mérite, des millénaires plus tôt, de poser une (très légère lumière) sur la parole étouffée des femmes.
Aristophane. Le comique dans l’amertume. Le « rire jaune », dirait on, aujourd’hui. Le Banquet platonicien fait du dramaturge un ami de Socrate. On y voit l’auteur exposer sa vision de l’amour et du mythe de l’androgyne, sur lesquels on reviendra peut-être dans une de ces chroniques. Parler davantage de la vie d’Aristophane est un pari que je ne tiendrai pas beaucoup plus. On lui prêterait trois fils… Bon. Avant que naisse sur les planches un Molière, d’autres comiques se sont illustrés pour tirer à grand traits les crevasses d’une société malade. Celles-ci ne sont pas imaginaires et la nôtre crache du sang depuis trop longtemps. On peut, pour les sujets évoqués, se consoler que des esprits éclairés les défendent ; que les horreurs aient assez teinté de noir le ciel dans lequel volait (vole encore?) la colombe ; ou que de plus en plus de courageuses ou courageux se fassent entendre pour préserver leur dignité face à l’immondice.
1On refera référence ici au propos de Silvia Milanezi, maîtresse de conférence à l’Université Grenoble II, dans son introduction dans l’édition des Belles Lettres du texte d’Aristophane, traduit par Hilaire Van Daele,1996.
(2) Je vous renvoie, pour plus de détails, à la vidéo Youtube de Nota Bene sur le sujet: https://www.youtube.com/watch?v=OXmZL5htLwA
(3) Film de Riad Sattouf sorti en salles en 2014