Björn Larsson: Entre fiction et réalité(s)

Björn Larsson va nous raconter des histoires… mais les pirates, avant lui, l'ont dit: "Les morts ne racontent pas de mensonges!"

Les chroniques et les songes
5 min ⋅ 01/03/2024

Aujourd’hui, nous embarquons vers des mers explorées mais mystérieuses. À bas l’actualité indélicate qui nous fait tirer des pleurs qui ne coulent jamais ! Nous prendrons la mer en ce jour car je vais vous parler d’un écrivain suédois, et d’une œuvre en particulier qu’il a rédigée en 1994. Long John Silver. (Les plus curieux s’empareront du livre pour lire le titre entier !). Ce nom en guise de titre donne déjà moult indices aux plus aventurières ou aventuriers d’entre nous. Nous croiserons doucement les rivages de L’Île au Trésor de Stevenson, évidemment, tels qu’observés par Larsson dans sa longue-vue, mais surtout celle du personnage de Silver, entre fiction et réalité. Le suc de l’écriture passionnante de Larsson réside entre le franchissement continu de cette si mince frontière que la littérature s’amuse toujours à traverser cosmopolitement.

Björn Larsson s’intéresse très vite au français et la philosophie après une année passée aux États-Unis durant son adolescence. Il écrit des poèmes et des articles et se doit, devant son refus d’aller soutenir son pays militairement, d’effectuer une peine de prison. Il va vivre ensuite à Paris et vit de traductions, et notamment celle de L’Enfant de Jules Vallès. ( L’envie nous fera peut-être tutoyer un jour Jacques Vingtras, le héros de ce roman). Il a réalisé une thèse sur Simone de Beauvoir et a vécu essentiellement à Lund et Copenhague. Cet écrivain, et cela se sent dans sa production écrite, a voyagé. Audacieux, il nous tient par la main et nous fait voyager avec lui. Long John Silver est une virgule qui vient remplacer un point final dans une œuvre passée, celle de Stevenson. Larsson met en scène les mémoires du pirate John Silver, dit Long, ou Barbecue. Il se (re)présente et met aux jours certaines aventures que le roman de Stevenson n’avait pas pris le temps de dévoiler. Déjà là le récit franchit une première frontière tel qu’énoncé plus avant. On nous pose un Long John vieilli, qui a bien vécu, et qui, lui, pour le coup, doit mettre le point final à ce qui sera certainement le dernier chapitre de sa vie. Alors, il jette ce qu’il doit jeter à l’écrit. Ce sera des scories, des scènes coupées, et des règlements de compte.

L’un des passages saisissants qui jalonne d’ailleurs le texte est le dialogue entre Silver et un certain Daniel Defoe. Oui, on ne rêve pas, le vieux Silver converse avec l’auteur de Robinson Crusoé. Mais ici, il est davantage l’auteur de cette œuvre géniale et mesestimée qu’est L’Histoire générale des plus fameux pyrates. Cette œuvre mystérieuse et diablement précise, où l’aventure vient faire épouser un ensemble de biographies entre elle a été assignée à plusieurs auteurs : Charles Johnson, Defoe… On ne sait pas trop. (Même si on penche pas mal pour Defoe). Et Larsson joue sur cette ambiguïté. Il fait dire au personnage de Defoe à un moment de la conversation avec le pirate : « Defoe n’est rien qu’une ombre, un mot dans la bouche de tout le monde ». Et cette ombre se renseigne sur les loups de mer. Silver reste opiniâtre et convaincu : Il ne devra pas figurer dans son recueil de biographies. Barbecue déplore, je cite, que « tous les capitaines existant naturellement gâchent leurs bonnes intentions par leur cruauté ». Defoe acquiesce et va même jusqu’à nous avouer l’invention entière du capitaine Misson, qui aurait découvert la cité pirate de Libertalia, près de Madagascar, légende parmi les légendes. Un Misson, « pirate qui possède toutes les bonnes caractéristiques […] sans en avoir la cruauté et les turpitudes. ». Chez Larsson, l’Histoire est l’occasion d’histoire(s). Alors fiction et réalité se confondent habilement, pour, reprenant une parole de Montaigne, « qu’on ne retrouve pas les coutures qui les a jointes ». « Qu’est-ce qui sera réellement de l’Histoire, qu’est-ce qui appartiendra finalement à la postérité ? » et d’un autre côté, « Qu’est-ce qui sera de la pure fiction ? ». Eh bien en réalité, on ne sait pas trop. Jusqu’à ce que…

… oui jusqu’à ce que l’auteur lui-même fasse un de ces post-scriptum qu’on retrouve souvent après des lettres écrites, ou des Mémoires. Il nous éclaire sur ce qui sont, selon lui, les menteurs ( parmi eux : Defoe, Stevenson, Camus, Machiavel, et même le Saint-Esprit), et « ceux qui ont dit la vérité » ( parmi eux : Le capitaine Johnson (alias Defoe), Exquemelin (chirurgien pirate qui a retracé ses mémoires et la vie de certains pirates), Marcus Rediker (chercheur américain qui a travaillé sur la question pirate), ou bien encore William Dampier (pirate qui aurait navigué avec le fameux écossais Selkirk qui aurait inspiré Defoe pour son Crusoé)). Deux faits nous sautent rapidement aux yeux. D’abord, Defoe figure à la fois dans les menteurs et dans « ceux qui ont dit la vérité ». À titre personnel, je pense que c’est le Defoe qui imagine qui est bien plus intéressant que le Defoe écrivain en lui-même. Ce qui va passionner Larsson, c’est la puissance de l’imagination. Le mensonge et la vérité ne sont pas des concepts aussi fixes qu’on pourrait le croire, et un homme comme Larsson qui s’est penché sur la philosophie ne peut qu’abonder en ce sens-là. Toutefois, Larsson s’imprègne toujours de réalité historique. Le Cercle Celtique, Le Capitaine et les rêves en sont un témoignage. Il précise lui-même dans le post-scriptum : « Ceux qui ne sont toujours pas enclins à croire que la réalité puisse dépasser la fiction seront peut-être intéressés de savoir que ce qui suit, parmi bien d’autres choses, est selon toute vraisemblance parfaitement conforme à la vérité : [Et là, Larsson nous fait une liste non-exhaustive des points qu’il a pu aborder dans le cadre de son récit sur Silver] […] Je dois une gratitude toute particulière aux pirates dont j’ai fait figurer très fidèlement la confession […] tout du moins dans la mesure où l’on peut estimer que Defoe, dans son ouvrage […] a été fidèle à la réalité. ».

Larsson s’amuse en réalité… avec la réalité. Il est fidèle à une parole de Mark Twain selon laquelle « La réalité dépasse la fiction, car la fiction doit contenir la vraisemblance, mais non pas de la réalité. ». Il s’amuse autant qu’il rétablit et lave l’honneur du pirate que l’auteur de L’Île au Trésor aura présenté comme roublard et cupide. On apprend que le jeune Jim Hawkins, que le roman de Stevenson nous avait laissé avec cette confidence selon laquelle il restait un peu de l’or du trésor de Flint sur l’île, a publié ses aventures : L’Île au Trésor. Là aussi, la fiction et la réalité se mêle et servent Larsson. Silver avoue avoir été fasciné, je cite : « J’étais fasciné, j’avais oublié que ceci était moi », mais cet écrit lui « laissait un goût curieux dans la bouche », « je me retrouvais face à face avec un autre Silver, bel et bien vivant » ( je vous tais ici une énième référence au franchissement des frontières fiction/réalité). Le lecteur apprend par la plume même de Silver ( ou de Larsson?) que Hawkins a « traîné [le pirate] dans la boue et couvert de ridicule », qu’il a notamment menti sur les dates présentes dans son écrit. Ainsi, pour Silver, Jim ne vaut pas « plus que le reste de l’ancien équipage de Flint ». « Il vit de leurs dépouilles ». Barbecue va nous repréciser le rôle qu’a joué Billy Bones ( le pirate qui arrive, grave, à l’Amiral Benbow, la taverne des Hawkins, et qui a en sa possession la carte de l’île où est enterré le trésor du capitaine Flint.). Il le présente comme un fuyard voleur. A fortiori, Silver nous narre l’achat qu’il fit d’une grosse dizaine d’esclaves enfermés dans des cales pour l’équivalent de « soixante-dix riksdales » afin de les libérer, parmi eux, sa future femme, Dolores, qu’il laissera en bonne condition à Port Royal pour rejoindre Flint. Port-Royal qui était devenu un endroit bien différent de l’époque où il devait y dépenser tout son sou. Larsson n’évoque-t-il pas ici le revirement de 1713/1718 avec le renvoi des corsaires suite aux Traités d’Utrecht, et la pullulation des pirates, notamment dans la Jamaïque chassés par Woodes Rogers qui va engager des chasseurs de pirates, pirates eux-mêmes avant de signer l’absolution royale, juste après cela ?

Toujours est-il que Björn Larsson maîtrise parfaitement son sujet et nous embarque pour une aventure hors du commun entre fiction et réalité, où la réalité dépasse souvent son infidèle comparse. Larsson fait virevolter sa plume en duel contre le papier blanc. En faisant s’engouffrer le vent dans des voiles, il réussit le pari de nous rétablir Long John Silver, pirate ambitieux, « méchant seigneur, (grand?) homme ». Barbecue termina son récit par cette phrase : « J’ai été moi-même sous les traits de celui que je suis devenu et tout le reste n’est que littérature. J’ai eu la corde autour du cou toute ma vie, mais je n’ai jamais eu personne dans le dos. Si vous voulez savoir ». Larsson et Silver sont sortis grands vainqueurs de cette entreprise, et nous aurons conquis.

Les chroniques et les songes

Par Lucas Da Costa

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