Marceline Desbordes-Valmore: solitude et souvenirs

Ou comment la poétesse construit des ponts avec la vie.

Les chroniques et les songes
3 min ⋅ 18/03/2024

Isaac Newton clamait que les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts. Oui, car plus que se définir soi-même, clarifier une identité face à un monde que certains disent en délitement total, il est préférable de se définir soi-même dans le monde. Avec le monde. Et quoi de mieux, quand tout le monde hurle, de murmurer tout bas ? Les liens indéfectibles de l’amitié, de l’amour, de l’union, ne se construisent qu’avec le ciment du dialogue et des sentiments qui les a noués. Mais dans cette cacophonie, qui écoute encore au lieu d’entendre ? Qui ne peuple pas ses jours des spectres fantomatiques du souvenir ? La poétesse dont je vais vous parler aujourd’hui saura nous rappeler la difficulté de construire ces ponts. Marceline Desbordes-Valmore, elle, les construit pourtant, non sans peine. Elle établit un lien fort avec ses souvenirs, et tente de dialoguer avec elle, avec nous et avec l’autre. Parfois, elle y parvient. Parfois, personne ne l’entend et c’est la solitude qui l’assaille.

C’est une esthétique bien personnelle que tisse Valmore au sein de son premier recueil de poésies. Et c’est ce qui me touche tout particulièrement. L’extrait liminaire de son premier recueil, « Son Image », nous fait part du souvenir d’un amour qui revient à la poétesse. « Pour me toucher il prit un air timide ; / Puis à mes pieds en pleurant, il tomba. / J’oubliai tout dès que l’Amour pleura. ». Elle dialogue donc en premier lieu avec ses pensées. L’amour revient, mais on a comme l’impression d’un fantôme, d’une seule enveloppe qui, au fur-et-à-mesure, se concrétise et prend forme pour sangloter aux pieds de l’artiste. Par suite, son « Élégie » nous narre un poème adressé à un amour infidèle. « Toi, qui m’as tout repris jusqu’au bonheur d’attendre, / Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un coeur tendre, L’Amour ! Et ma mémoire où se nourrit l’amour : / Je lui dois le passé ; c’est presque ton retour ». Là aussi, le souvenir est vivace, celui de la douleur liée à l’infidélité. Il la hante, même. »Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais [...] ». Le poème en question est tantôt au présent, tantôt au futur et laisse présager de toute cette vivacité de la réminiscence douloureuse. Une autre « Élégie » qui suit la précédente déclame : « J’étais à toi peut-être avant de t’avoir vu. » Ici, bien que Valmore nous fasse toujours part d’un souvenir, il semble d’abord plus heureux. Elle trouve certes une source inépuisable dans ce dialogue muet où « dans un regard muets [leurs] âmes s’embrassèrent ». Les sentiments passent entre quatre yeux sans exprimer un mot. Mais le dialogue est présent, même s’il se tait. Après tout, bien parler, souvent, c’est savoir quand se taire. On a presque l’impression que chez Valmore, croire en l’Amour, c’est risquer de le vivre. Il le faut, d’ailleurs. « La vie est dans l’amour » écrit-elle beaucoup plus loin dans le recueil. Il la « cherchait la nuit, berçait son sommeil, […] errait dans son souffle[…] et, mêlé dans la mort, Comme un dernier baiser » il fermera sa bouche. L’empreinte est vive, comme un parfum sur l’âme, pour paraphraser Sand. Valmore risque cet amour qui finit mélancoliquement par la hanter, tant il est puissant, tant l’odeur de la rose l’enivre moins que la douleur des épines qui heurtent sa peau. Finalement, Marceline jette des ponts vers de diaboliques cauchemars, dans l’espoir d’en faire de bien heureux songes. Elle écrit, ailleurs : « Peut-être un jour sa voix tendre et voilée / M’appellera sous de jeunes cyprès. […] Plus heureuse que lui, j’entendrai ses regrets.[…] Alors je resterai seule, mais consolée.[...] ». Elle trouve, en une introspection mélancolique, le moyen sans doute d’exorciser son mal. Plusieurs poèmes sont même nommés « Souvenir ». L’esthétique romantique est donc ici indiscutable.

J’explore donc avec vous Desbordes-Valmore et ses souvenirs, car ils sont puissants et nous rappellent à l’exploration de soi. Et surtout, à la découverte des autres et de la vie. La poétesse nous reprécise que l’Amour fait mal. Mais aussi que l’amour fait vivre.

Vous le saurez : oui, quoi qu’il en puisse être, / De gré, de force, amour sera le maître ; / Et, dans sa fièvre alors lente à guérir, vous souffrirez, ou vous ferez souffrir. / Dès qu’on l’a vu, son absence est affreuse ; / Dès qu’il revient, on tremble nuit et jour ; / Souvent enfin la mort est dans l’amour ; Et cependant… oui, l’amour rend heureuse !

Le bonheur semble donc à portée. Il faudrait donc, notre vision contemporaine nous le fait comprendre, laisser ses fantômes et, comme des Orphée plus prudents, avancer mais sans se retourner. La poétesse, elle, subit un mal qui s’accroisse à mesure qu’elle regarde derrière elle. En cela, elle dialogue avec nous, contemporains. Si Balzac ou bien encore Baudelaire en leur temps, vantaient Desbordes-Valmore et admiraient son talent poétique, les vers de la poétesse nous parlent encore. Ils nous rappellent le besoin de construire des ponts vers l’autre et vers un présent plus heureux, même teinté de songes irréels. Leur portée mélancolique nous draine le coeur et le fait avancer comme une catharsis au théâtre. Alors, en notre vingt-etunième siècle, il nous faut mettre une bien solide parenthèse entre les guerres, les informations outrancières et nous, et faire des ponts jusqu’aux autres en se rappelant enfin que celles-là même les a détruit. Et sur des cendres, on verra bientôt pousser des fleurs.

Les chroniques et les songes

Par Lucas Da Costa

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