Aujourd'hui, on visite nos chers aînés
« La vieillesse est un naufrage » disait Charles de Gaulle pour qualifier Philippe Pétain. Saviez vous cependant, chers lecteurs, que De Gaulle ne fait ici la paraphrase que d’un seul autre écrivain : François René de Chateaubriand, qui, lui, disait : « La vieillesse est un naufrage, les vieux sont des épaves »? Deux siècles passent , et l’on apprend doucement à considérer la vieillesse autrement que par le prisme de la fin miséreuse et désespérée. Enfin… cela, bien sûr, avant le renouvellement officiel des hospices, mouroirs privilégiés qu’on a la politesse aujourd’hui d’appeler Établissement Hospitalier pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD). Outre les récents scandales, ce sont les tarifs d’entrée dans ces maisons si particulières et si charmantes, où des employé(e)s tendent le dos en attendant des conditions de travail décentes, qui ravissent celles et ceux qui doivent casser cinq fois l’équivalent au carré leur livret A pour offrir une fin de vie à peu près digne pour leurs aïeux. Et, aussi piquant et provocateur que le grand Chateaubriand, marchant secrètement dans l’ombre romantique du géant qui dort au grand Bé malouin, je me suis rapproché du XVIIeme siècle. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien déjà parce que ce siècle fait partie des rayonnements culturels les plus flagrants de la France pour laquelle se sont battus il y a quatre-vingt et quelques années, ceux qu’on a aujourd’hui remercié cordialement à siéger, tels de mortels immortels, dans les coupoles des mouroirs poudrés. Et ensuite, parce que les Réflexions diverses du moraliste et écrivain François de La Rochefoucauld nous avaient tantôt éclairés sur la retraite. Et puis que diable ! Après tout, je suis jeune et j’ai le temps d’écrire, plutôt que de ressasser ma longue liste de vaines espérances. (avoir une retraite, par exemple…) Aussi, laissez-moi vous entraîner chers lecteurs que les douleurs lombaires assomment (ou pas encore!) pour cette chronique, dans les réflexions de l’auteur classiciste, chapitre 18. « De la retraite ».
Petit contexte historique, d’abord. La Rochefoucauld commence à publier ses Maximes en 1665. Il est bien vu de Louis XIV qui règne alors, et qui l’a fait, quatre ans plus tôt « Chevalier des ordres du Roi », ou « chevalier de l’ordre du Saint-Esprit. ». Ce n’est pas trop espéré pour La Rochefoucauld qui commence sa vie sous le règne du père, Louis XIII. Les Marcillac, famille dont fait partie François de La Rochefoucauld, sont vivement opposés à l’un des premiers ministres les plus célèbres de l’Histoire de France : le cardinal de Richelieu. Surtout François, d’ailleurs, prince de Marcillac, qui prend part à quelques complots à l’encontre du même cardinal, et qui plus tard, s’investira dans la révolte nobiliaire de la Fronde face à la toute puissance montante de l’autorité monarchique que représentera symboliquement le roi Soleil quelques temps après. Il publie des mémoires qu’il consacre à la régence d’Anne d’Autriche, qu’il ne consulte même pas à des fins de publication. Mémoires qu’il devra désavouer. Il deviendra duc de la Rochefoucauld à la mort de son père. Tempérament de feu, donc, qu’on retrouvera aisément dans la plume du texte qui nous intéresse aujourd’hui. Soyez toutefois attentifs, chers amis ! Veillez à ne pas vous brûler, car la braise est encore vivace, près de quatre cent ans plus tard.
Revenons à nos (vieux) moutons. L’auteur s’intéresse à synthétiser « les raisons naturelles qui portent les vieilles gens à se retirer du commerce du monde ». Il évoque « le changement de leur humeur1, de leur figure et l’affaiblissement des organes qui les conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, à s’éloigner de la fréquentation de leurs semblables. ». On aime forcément, contemporains, le parallèle avec les « autres animaux ». Elle nous amuse. Je crois bien toutefois qu’à l’époque, La Rochefoucauld était sérieux. L’ancien prince de Marcillac évoque « l’orgueil, qui est inséparable de l’amour-propre » qui « leur tient lieu de raison ». XVIIe siècle et déjà un moraliste nous dresse le schéma du vieux chêne attablé patriarcalement en bout de table qu’on peine à avoir le plaisir à retrouver le dimanche midi pour le poulet qui viendra clore une semaine travailleuse. J’accable souvent la nature des choses à constater à quel point certains de ces hommes, qui ont pourtant eu le privilège de voyager à travers les années, les présidences, et parfois les siècles, se gaussent de savoir tout, sur tout, en oubliant que vieillir, c’est savoir – paraît il -- qu’on ne sait rien, et qu’on recherche encore tout. Mais là aussi, La Rochefoucauld a une réponse : « il [l’orgueil] ne peut plus être flatté de plusieurs choses qui flattent les autres, l’expérience leur a fait connaître le prix de ce que tous les hommes désirent dans la jeunesse et l’impossibilité d’en jouir plus longtemps. » Ce philosophe le sait, il en faut bien plus aujourd’hui, pour appâter une personne âgée. Et pourtant, on ne donnerait pas longtemps à un confortable fauteuil inoccupé ! « Ils deviennent insensibles à l’amitié, non seulement parce qu’ils n’en ont peut-être jamais trouvé de véritable, mais parce qu’ils ont vu mourir un grand nombre de leurs amis qui n’avaient pas encore eu […] les occasions de manquer à l’amitié et ils se persuadent aisément qu’ils auraient été plus fidèles que ceux qui leur restent. » L’âme qui vieillit, donc, est une entité aigre sur laquelle glisse dorénavant le coût des expériences comme une pommade qui ne fait plus effet, parce qu’après tout, disent ils parfois, « j’en ai vu d’autres ! ».
J’ai ressenti, à cette étape précise de la lecture, un basculement. Une forme d’empathie mélancolique que les paroles de l’auteur aura découverte. La Rochefoucauld précise alors : « Chaque jour leur ôte une portion d’eux-mêmes ; ils n’ont plus assez de vie pour jouir de ce qu’ils ont, et bien moins encore pour arriver à ce qu’ils désirent ; ils ne voient plus devant eux que des chagrins, des maladies et de l’abaissement. » La vie, finalement, ne vous accorde-t-elle pas le suc immortel de contempler des instants magiques, si vous prenez en compte chaque jour le présent ? Mais il vient ce temps pour tout le monde et gare à celui ou celle qui ne l’aura pas assez chéri, car il disparaît aussi vite que du sable que l’on veut étreindre dans notre main ! « Les plus heureux, continue La Rochefoucauld, sont encore soufferts, les autres sont méprisés. » L’analyse de la phrase nous frappe davantage le coeur et nous le meurtrit. Les successions de virgules offrent un rythme saccadé qui casse la musique du texte et qui nous rappellerait presque la danse difficile de ces vieux chênes qui peinent parfois à aligner trois pas. Le poids des mots nous fait suffoquer. Pour le choc des photos, hélas, il faudra attendre soit le journal qui se sera emparé de ce slogan, soit le fait de nous ruer sur des albums de famille où l’on voit, à mesure des années immortalisées, nos vieux chéris succomber à l’effet du temps…
« Les plus sages savent employer à leur salut le temps qu’il leur reste […] [et] ils s’en rendent dignes d’une meilleure.[…] le moindre relâche leur tient lieu de bonheur […] enfin, ils oublient le monde, qui est si disposé à les oublier » Comme cela nous oppresse davantage de constater, en jeune freluquet, que les paroles de l’auteur virevoltent dans nos représentations les plus actuelles de nos sociétés sur les personnes âgées. On se prend d’un sourire à cette première phrase citée. On a même envie de s’imaginer un ou une de ces sages et l’applaudir avec ce même sourire ravi, nostalgique et presque mélancolique, à l’idée que ce sage-là soit notre propre aïeul ; Qu’on se prenne un peu, pour une fois, à ne pas les oublier, dans la succession invisible d’images qui peuplent nos vies trop rapides. Juste l’espace d’un dimanche, savourer cette énième bougie soufflée « comme ils le peuvent encore », en présence de celles et ceux qu’on aime et qui nous permettent d’arrêter la marche inébranlable du temps pour un après-midi, au moins. Plus conscients, La Rochefoucauld nous parlerait anachroniquement de ces EHPAD sus-nommés, où on les oublie, parfois. Il les côtoie presque, et s’imprègne pour que ses mots, quatre-cent ans plus tard, nous parviennent, et nous touchent, non pas uniquement par leur beauté, mais aussi pour la signification qu’on leurs donne. Le prince de Marcillac nous exhorterait presque à aller les visiter. Une dernière fois. Pourquoi pas, avec eux, souffler une énième bougie qui leur redonnerait vigueur et conscience jusqu’au prochain anniversaire ?…
Revers de médaille de la fougueuse jeunesse qui, occupée à charrier de loin le vieux, a oublié qu’elle prenait de l’âge aussi. Indomptable jouvence qui d’abord, a ri, et ensuite, a compris. Merci La Rochefoucauld.
1Peut-être une référence à la théorie des humeurs ? Si vous aimez Radio France, c’est par ici : https://www.radiofrance.fr/franceinter/quand-la-medecine-reposait-sur-la-theorie-des-humeurs-du-medecin-antique-hippocrate-8289260