"Partir, c'est mourir un peu" disait Haraucourt. Toutefois, tentons de voir comment Du Bellay, auteur du XVIe siècle, chantait la mélancolie et l'ennui d'un exil italien qui le rongea
Lorsque les temps sont à la mélancolie, c’est derrière l’œuvre de la plume qu’il faut pouvoir se ranger. Nombre d’entre celles et ceux qui ont un jour senti le poids de la sensibilité et de l’ennui savent comme le crissement de la plume est lourd et comme la pensée est conscrite. Je n’irais pas aujourd’hui, temps de nuage et de pluie, vers le spleen baudelairien. Il me faut vous entretenir de ce poète amoureux de sa patrie qui dut fuir la France pour l’Italie. Nous sommes au XVIe siècle. L’aiguille de la montre est au faste généreux de la pensée intellectuelle italienne. On revisite les grands auteurs de l’Antiquité. On repeint de feuilles d’or l’auréole des temps que le médiéval obscur aura ternie. « Partir, c’est mourir un peu » disait Haraucourt, trois siècles plus tard. Comment ne pas se plonger dans la lecture de celui qui nous aura livré l’un des refrains que l’on révise le plus à l’école : « Heureux qui comme Ulysse... ». Pourquoi relire Joachim Du Bellay, comme tant d’autres que je viens vanter auprès de vos oreilles, que je voudrais autant que votre coeur attendries ? Parce qu’il fait partie de ce mélancolique personnel qui ont chanté les malheurs de l’exil. Et qui, chers lecteurs, parmi nous, n’a pas un jour sombré, sinon chaviré, à l’idée de quitter une terre, une âme ou un berceau dans laquelle nous fûmes, vous et moi, parfaitement épanouis ? On remarque déjà, à ma dernière parole, mugir les souvenirs et les dernières pensées. Des îlots plein d’espoirs qu’il a fallu quitter. Mais pourtant, il est bon, à quelques heures que nous accorde l’oubli, de se plonger, dans ces moments ardus qui auront alimenté la sève de nos jours joyeux et équilibrés. Alors, lisons Du Bellay.
Joachim est donc, nous l’avons dit, un amoureux de sa terre natale, l’Anjou. Il fait ses études à Paris où il croise de futurs grands noms de son époque, pour ne pas citer Ronsard, qui sans doute allait déjà voir, sans sa mignonne, si la rose était éclose. « La Brigade » nait bientôt de l’esprit francisé de ces rebelles à la plume. L’objectif est simple : il leur faudra défendre le Français. En 1539, François Ier a signé l’ordonnance de Villers-Côtterets. Enfin, la langue officielle – que dis-je – administrative du royaume est proclamée. Les rayons de l’aube nouvelle sont sous la main agile de jeunes ambitieux comme Du Bellay. Si on lui connaît La Défense et illustration de la langue françoise, Les Regrets sont un tout autre recueil, puisé dans les cimes de l’ennui. À cette époque, Du Bellay est à Rome. François Ier n’est plus et son oncle, le cardinal Jean du même nom, se voit exilé dans la capitale italienne. Les premiers temps sont, pour Joachim, ceux de la découverte. Mais servir d’intendant à un oncle diplomate n’enchante pas ce poète qui chante déjà les regrets de sa patrie natale. Somme toute, un français amoureux. « Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront » écrit-il. « Moi, qui suis malheureux, je plaindrai mon malheur ». Et il l’est. Il s’offre à la mélancolie avec autant de désespoir que le feront plus tard des Goethe ou des Lamartine. L’ennui, qu’aura notamment théorisé Schopenhauer, fait parler l’indélicate bile qui lui sort de la plume. Il finit même par pardonner à ses vers de le plonger dans cet état. Ou bien est-ce finalement Joachim qui les entraîne avec lui ? « Maintenant je pardonne à la douce fureur / Qui m’a fait consumer le meilleur de mon âge/ […] Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur / Puisque seul il endort le souci qui m’outrage / […] Si les vers ont été l’abus de ma jeunesse, / Les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse/ […] S’ils furent mon venin, le scorpion utile / Qui sera de mon mal la seule guérison. » À Rome, Du Bellay pense déjà aux lendemains. Non pas ceux de la gloire, mais ceux du retour. Il refoulera seulement les terres françaises en 1557 où il publiera le recueil sus-cité, chez Frédéric Morel, imprimeur parisien. « J’aime la liberté et languis en service, / […] je n’aime la feintise, et me faut déguiser/ […] Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif du monde ? » note-t-il dans ses Regrets. L’âme exilée n’oublie pas, pas plus que l’âme hugolienne exilée d’un régime qui l’aura déçue.
Non, elle n’oublie pas. Elle chante. Ses malheurs d’abord, et ses vérités, ensuite. « Quel est celui qui veut faire croire de soi / Qu'il est fidèle ami, mais quand le temps se change, / Du côté des plus forts soudainement se range ». L’exil est l’occasion du crachat de la bile et de l’exhortation des vérités crues que l’âme sensible a souvent du mal à digérer. La trahison, l’éloignement, et la perte, que nous avions déjà quelque peu abordé chez Montaigne, sont les épines des cœurs endoloris. J’ose dire même que l’âme sait les magnifier. Pourquoi ? Parce qu’une fois qu’elle les chante, elle les a intégrées. Et parfois, le coeur a su s’en protéger. C’est à partir de ce moment-là, ce moment précis, cette acmé, que l’âme devient cette éternité que rien, pas même la mort, ne vient faire chanceler. Elle a l’arme à la main, ou la plume pour celles et ceux que le désordre des mots aura séduit, et s’en va combattre contre les cruautés du monde qu’elle aura ingéré, tel Mithridate. Qui est Mithridate ? C’est ce roi du Bosphore qui avait appris à ingérer des doses quotidiennes de poison pour mieux s’en délivrer, s’il vînt un jour où il eut pu lui être fatal. « Seigneur, écrit-il, je ne saurais regarder d’un bon œil / Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire, sinon en leur marcher les princes contrefaire. » Rabelais aura ridiculisé les vieux tousseux de la Sorbonne, Du Bellay se sera chargé des faux amis et de la vaine courtisanerie.
Et Du Bellay reviendra, comme dit. Il pourra respirer de nouveau « la douceur angevine » plutôt que « l’air marin ». Mais son odeur sera ternie par les années que la maladie aura accablées. En 1557, il est effectivement de retour en France, mais non pas tel un Ulysse « plein d’usage et raison », quoique. Il souffre d’une surdité qui le paralyse. Il lui restera trois ans pour publier ses Regrets en 1558 et ses Antiquités de Rome, et pour écrire « l’épitaphe d’un chat » à son vieil ami Rémi Belleau, écrivain comme lui. Le recueil des Regrets se compose de 191 sonnets, tous de plus ou moins vaillants alexandrins. L’élégie, la célébration et la satyre sont tant de petits outils que Du Bellay aura su magnifier pour écrire l’éloignement. Alors, je vous en prie, s’ils vous vient parfois, chers lecteurs et lectrices que je nomme souvent, comme un bon confident muet des vicissitudes qui m’accablent parfois, lisez un peu de ces Regrets. Faites vous, pour quelques minutes, le lecteur d’un autre temps, que d’autres guerres de foi viendront ternir. Puissiez-vous trouver, au sein des ces alexandrins, un peu de la foi mélancolique qui anime toute âme qui a su aimer. Une âme, ou une patrie. Celles et ceux qui ont déjà aimé savent qu’il s’agit bien souvent de la même chose.
NB: tous les extraits cités de Du Bellay sont extraits de l’édition des Regrets parus chez Gallimard (poésie NRF)