Verlaine, Rimbaud et Nouveau. Trois poètes plutôt emblématiques du XIXe siècle. Aujourd'hui, je vous emmène vers les malédictions poétiques et autres Illuminations.
Il est temps pour moi de vous parler un peu de Bande-Dessinée. Hergé nous offrait en 1954 On a marché sur la Lune ; et comme nous marchons dorénavant sur la tête, je me suis dit qu’il était de bon ton de rester confortablement dans nos bulles pour mieux y respirer. Je m’en vais discuter avec vous d’une œuvre à quatre mains. Les Illuminés paraissent aux éditions Delcourt en 2023 et sont signés Jean Dytar et Laurent-Frédéric Bollée. L’oeuvre nous immerge dès 1872 et nous propose de suivre le cheminement de trois poètes : Verlaine, Rimbaud, et Germain (non pas cousin, mais Nouveau) ; et d’un texte en particulier qu’a écrit Rimbaud : Les Illuminations. Il s’agit là d’une succession de tableaux, je cite « librement inspirés » de la vie de ces trois poètes. On nous narre entre autres le départ de Paul et d’Arthur vers la petite grande Londres, le séjour en prison de Verlaine après avoir tiré sur Rimbaud, la lente et difficile accession au succès de Germain Nouveau ou bien encore les tribulations de Rimbaud en Afrique, après avoir renoncé à écrire. Tous ces tableaux sont espacés par le dessin de la cathédrale d’Aix où est écroulé à son perron un pèlerin de la rime, un fada. Cette cathédrale sera le témoin de vie de ce sans-abri, qui aura finalement choisi le toit du dessin et par moment, de la poésie. Ce mendiant, on apprend qu’il s’agit de Germain Nouveau.
L’initiative est au journaliste Bollée qui, honoré d’avoir été rejoint « sur cet album » par Dytar, et pour l’avoir « autant amélioré et magnifié ». Dytar lui aura fait prendre des chemins incongrus qui auront eu le mérite de nous faire voyager. Dans ce trio particulier que le hasard et les lettres auront réunis, il me semble y avoir un pivot essentiel : Arthur Rimbaud. Paul Verlaine, bien que cerné par les désillusions de sa vie, est déjà au fait d’un succès poétique et il rédige : « Il pleut sur mon coeur comme il pleut sur la ville ». Germain Nouveau, lui, se cherche toujours. Il refuse de se voir publier. C’est les « tourbillons de mots » de Rimbaud qui saisissent, voire obsèdent, ses deux amis (et plus si affinités…). Arthur aura à la fois côtoyé Nouveau et Verlaine. D’ailleurs, ces deux derniers se réunissent un jour et font connaissance en 1875 en prétextant que Rimbaud les « aura éreintés...mis à bout ». Toutefois, ils n’en restent pas moins fascinés par l’écriture de Rimbaud, à laquelle Germain Nouveau aura ponctué quelques phrases de son accent poétique méridional, entre deux crises de foie alcoolisées. Verlaine aura même tenté de convaincre Rimbaud, avant son départ, de publier les Illuminations. Rien n’y fait, Rimbaud veut qu’on l’oublie. Il veut être un de ces « vagabonds » qu’il poétisera dans ce même recueil. Le temps aura passé et quelqu’un viendra, au perron de cette cathédrale, retrouver Nouveau. Venue pour le passant, la cathédrale Saint-Sauveur aura été à deux jours de trajet de Paris. C’est un éditeur qui veut mobiliser ses textes poétiques. Seulement, voilà, le temps a filé et les mémoires ont préféré oublier. Se cantonner à ces choses simples que de manger, prier et vivre, finalement. La phrase de Nouveau, « Être ou ne pas être publié m’a beaucoup empêché de vivre, voyez-vous... » est profonde en cela qu’elle va toucher, titiller, les cimesques espoirs. Ceux des littérateurs, et autres faiseurs de vers, qui auront, pour mendier de la reconnaissance sur leurs productions de leur chemin de la vie, oublier de vivre. Comment ne pas, en cette période de méconnaissance totale des poètes véridiques, préférer vivre ? Ce monde, gigantesque concours d’apnée à lui tout seul, où l’on se noie trop souvent, nous exhorte indubitablement à nous réfugier dans les bulles de Bollée et Dytar.
Jean Dytar, avant les Illuminés, publiera #J’accuse… ! en 2021. Il étudiera, mieux que Polanski deux ans plus tôt, les engrenages d’un procès d’être plutôt qu’un procès d’avoir commis. On reconnaît bien sûr la patte de Dytar sur ce projet d’ordre poétique. Je n’ai pas eu la chance de découvrir l’ex-libris de Bollée sur cette BD, mais la succession des planches est fascinante, autant que les couleurs choisies pour les illustrer. Ces dernières sont le fruit d’un processus créatif Dytarien. Les dessins sont assez tourmentés que pour nous retranscrire une réalité franche, que l’industrialisation aura contrastée. Je n’ai hélas pas le vocabulaire artistique qui me permet de parler dignement de ces dessins, mais il me semble que ce jeu de lumières, dans une BD nommée Les Illuminés, rappelle ces tourbillons de mots qui accablent Rimbaud. La folie me semble, par touches éparses, s’être emparée doucement des dessins et la transcrivent avec une forme de vérité propre aux artistes, qui ont la chance et le talent de savoir exprimer la leur. Ces dessins sont d’une subjectivité qui magnifie la tourmente. Le trait est assez obscur pour souligner les traits d’une lumière de fada. Est-ce l’inverse ? L’Humilis aura préféré aller vers la vie. Les tableaux sont juxtaposés et les planches offrent au lecteur une rupture intéressante du schéma classique d’appropriation d’un texte ou d’une BD. Toujours deux ou trois scènes sont proposées, et le lecteur peut soit en dévorer une seule et revenir aux premières pages pour savourer le suc des autres, ou préférer les enchaînements. Les couleurs sont d’un vers-de-gris illuminant la vie génialement terne de ces auteurs. Pas assez de clarté pour savourer le bonheur d’un soleil entier, mais assez de savoir-faire chez Dytar, pour vous signifier les premiers nuages qui le dissimulent. Selon Rimbaud, Dytar offre l’illumination dans ces « lampes […] qui font le bruit des vagues. ». Le poète aura écrit ce poème pour illustrer un ensemble nommé « Veillées ». Pour celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de m’entendre vitupérer contre la poésie conceptuelle des surréalistes, inspirés par ces nouveaux flambeaux de rimes épanouis dans la réinvention du mètre, je ne leur cacherai pas que je ne m’épanouis pas dans la poésie de Rimbaud. Mais, à l’inverse des années où la prime jeunesse me faisait condamner pour rien, je ne lui dissimulerai pas une forme de créativité. Simplement, elle n’est pas celle qui épouse le mieux les formes d’un coeur qui l’auront vilipendée. Toujours est-il que cette lecture m’a plu. Et que, rompant les habitudes d’un Durtal ou d’un Oblomov, elles ont eu le mérite de me faire vous parler de Rimbaud.
Alors, bullez, chers compagnons du mot. Il me paraît plus de réalité engageante en cette BD que la plupart des pragmatismes de notre époque. Cette dernière, jalonnée par la bêtise et la maîtrise oligarchique, nous vomit au visage des atrocités moins engageantes qu’un coup de feu poétisé par la main d’un Verlaine tourmenté et jaloux. C’est dire. Alors, en rebelles, prenez au moins le temps, puisqu’on vous le confisque pour l’instant davantage que la possibilité de respirer, de lire ces quelques cent-quarantaines de pages.