Plongée dans l'humour des Jeunes-France
Il m’arrive d’abonder dans l’humour. Et plus souvent qu’à mon tour. Pour qui aura pris la peine de s’intéresser à ma constitution, les plus critiques d’entre vous se seront enquis d’un « qu’il mange bien, cet homme ! » ou alors, comme le dit parfois affectueusement ma petite maman : « Mieux vaut l’avoir en photo qu’en pension ». Bon. Déjà, je tiens à ne pas vous remercier de vos remarques, chers lecteurs, et m’empresse, pour l’occasion de défendre, par le biais d’un auteur et d’un de ses textes toujours, le génie des obèses. (Quoique le pragmatisme ( ou l’égo!) m’empêchera tout de même de me classer parmi ces nobles-là. Comprenez, selon la parole d’Obélix : « Mettez vous bien ça dans la tête : JE NE SUIS PAS GROS !) Et vous non plus d’ailleurs, pour qui les fêtes auront été l’objet d’excès. Oui ! Mais toujours raisonnables !
Il nous faut nous réfugier en 1836. Six ans plus tôt, on a monté des barricades, chassé du trône de France, Charles X, et mis à sa place le roi des Français, Louis-Philippe. Se meuvent éternellement, dans la capitale, les idées. Victor Hugo a déjà percé et a réuni une sorte de petit groupe d’écriture, un cénacle. Des noms qui ne nous sont pas inconnus le fréquentent : Gérard de Nerval par exemple, qui y introduira Théophile Gautier, et Pétrus Borel, lui plus inconnu, dont on aura certainement l’occasion de reparler lors d’une chronique. Naissent peu-à-peu les Jeunes-France. Évoqué de la sorte, je vous passerais éventuellement la compréhension d’un slogan nationaliste bien bourru. Eh bien non ! En parlant des Jeunes-France, on parle d’un petit groupe de romantiques ( puisqu’il s’agissait bien du mouvement culturel et artistique qui avait le vent en poupe dans ce premier quart du XIXème) qui entendent bien révolutionner les arts et les lettres par le biais d’une provocation certaine. Et quoi de mieux que de choisir l’expression « Jeunes France » qui correspondait à l’époque à un journal républicain publié un court temps par deux noms qui vous seront peut-être inconnus : Plagniol et Gozlan.
Théophile Gautier est encore jeune au moment où il va publier dans le petit journal quotidien satirique Figaro(1) l’article dont nous allons traiter ici(2). Il a vingt-cinq ans. Nous sommes le 24 octobre de l’année 1836. Et ce jour-là, il évoquera : « Les littérateurs obèses ». Gautier nous évoque sa vision (qu’il dit lui-même erronée) de ce à quoi ressemble un génie : « Un teint d’orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des sourcils paraboliques ; des yeux excessifs[...] ». Bref, un homme de passions. « J’avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme un hareng[...] » écrit-il par la suite. Mais non ! Il en vient lui-même à se détromper et dit : « L’homme de génie doit être gras ». Et à ce moment-là de ma chronique, les plus inquiets d’entre nous qui auraient trop forcé sur les petits canapés à Noël commencent à légitimer largement le développement de leurs poignées d’amour… Gautier évoque évidemment et avec beaucoup d’humour le génie. Celui du XIXème siècle en l’occurrence. (Vous comprendrez donc mieux ma volonté de vouloir m’y reprojeter…). Après quelques considérations, il en vient aux exemples. Et quels exemples ! Monsieur Victor Hugo, d’abord, qui aura un beau pull en laine pour l’hiver approchant : « Nous devons à la vérité de dire qu’il n’a pas les joues convenablement creuses et qu’il a l’air de se porter beaucoup trop bien […]. Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son ventre : tous les jours un bouton saute[…]. » Honoré de Balzac par la suite, ne craindra, lui aussi, pas le froid : « C’est un muid plutôt qu’un homme [Comprenez qu’il a une forte corpulence]. Trois personnes, en se donnant la main, ne peuvent parvenir à l’embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour ; il est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d’éclater dans sa peau. » Génialement bien écrit, n’est-il pas ? On sent encore la chaleur du tison , plume piquante qu’il a agitée. On en viendrait à regretter l’aisance et la subjectivité des écrits journalistiques de nos temps passés qui ne nous ramènent finalement qu’à l’aigreur de constater la vacuité de certains d’aujourd’hui (Ciel, que vais-je me faire de nouveaux ennemis!). Au moins, il donne la couleur ! Mais il faut insister ici : Gautier s’amuse. Il a une profonde admiration pour ceux qu’il aura cités. Ce sont eux, les génies. Il évoque aussi par la suite Rossini, le compositeur, un ami de Baudelaire, Jules Janin et… lui-même ! : « M. Théophile Gautier devient d’un embonpoint assez véhément. […] son ventre est en progrès contre lui : il faudra diablement de génie […] pour avoir le génie d’un tel ventre. ». Il précise juste après : « Au reste, cet embonpoint n’est pas volé, car les muses de ces messieurs sont d’une voracité incroyable : il faut voir tous ces poètes lyriques à l’heure de la nourriture ; M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux mélanges de côtelettes, de haricots à l’huile, de bœuf à la sauce tomate, d’omelette, de jambon […] ; quant à M. Théophile Gautier, il renouvellera incessamment l’exploit […] de manger un bœuf en un jour ( les cornes et sabots exceptés, bien entendu). » Aussi me faut-il l’exploit compliqué de revenir me mirer dans le miroir, et de continuer d’avaler gentiment, ces tablettes de chocolat ! Aussi, j’attire bien votre attention que c’est évidemment par une volonté de souci de mon prochain et d’une paix sans concession qu’il me faut avaler sans cesse ces petits chocolaillons. Et qu’il me fait toujours plaisir de partager avec mes congénères, restaurants et brasseries où je m’en vais me gâter l’estomac, en riant, en buvant, et surtout, en partageant. Avouez qu’en temps de guerre, c’est une bien subtile et attendrissante chose ! Ayez donc la gentillesse de me rappeler qu’il faudra que je reprécise tout ceci à mon médecin…
Gautier se veut honnête : il reconnaîtra pour finir certains hommes de génie relativement maigres. Parmi eux : Musset, Vigny, Nodier, Brot. Théophile Gautier se promène sur le fil de l’humour et du second degré. Le même dernier fantôme qui nous manque tellement aujourd’hui et qui nous hante. Il envoie une tendre estocade à ses pairs, à ses maîtres, et nous rappelle timidement qu’il est bon de bien manger et de bien parler. Karadoc ne nous aura pas plus récemment éclairé ? « Le gras, c’est la vie ». Il est à regretter que Gautier n’évoquât point égalitairement les femmes de génie, car, déjà bien avant Gautier, il y en a eu ! Nous eussions pu nous questionner sur les traits de la femme de génie, tiens ! Eut-elle été blonde ? Rousse ? Je laisserai à vos excellences le soin de vous questionner ! Toujours est-il qu’il est bien agréable de se lancer dans des chroniques littéraires pour parler de ce qui nous afflige et nous plaît et de légitimer nos pêchés. En vous ayant lu et présenté Théophile Gautier et son article, je comprends dorénavant bien mieux les critiques qui nous visent , certain(e)s lecteurs ou lectrices et moi, sur nos physiques. Les sots tentaient donc de nous éclairer sur notre génie ! C’est donc cela… Au plaisir de vous recroiser la plume et la fourchette à la main, pardi !
(1) Il s’agit bien du même journal que l’on connaît aujourd’hui. Il faisait ses débuts en 1826 et était, comme dit, surtout un journal satirique.
(2) L’article a été restitué dans l’édition présentée par Patrick Berthier Les Jeunes France publié chez Flammarion dans la collection GF. (p299→306)