Borel ou le parfum du frénétisme dans le romantisme français
Dans son poème « À André Chénier », Victor Hugo appelait implicitement à davantage de pragmatisme dans le lyrisme romantique. Des vers en sont le témoin comme « O poète, tes chants, ou ce qu'ainsi tu nommes, / Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais. » ou bien encore : « L'azur luit, quand parfois la gaîté le déchire ; […] / Ne crois pas que l'esprit du poëte descend / Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant. » Lamartine et sa poésie ont passé il y a dix ans avec les Méditations, et déjà la sensibilité semble commencer à muter dans sa nature et ses moyens d’expression. Inspiré par les Souffrances du jeune Werther de Goethe, ou le roman gothique anglais, le romantisme dit « frénétique » part d’une forme mutée d’héroïcomique. Le comique se mélange au tragique, qui lui même est bien souvent teinté d’un cynisme plus que terre-à-terre et de la peur de la mort. En écrivant, on cherche à concrétiser un désir dont on sait la réalisation impossible. Les émotions, déjà premier étendard du romantisme, sont d’autant plus exacerbées. Et c’est sur cette thématique qui me tient toujours particulièrement à cœur que je m’en vais vous faire voyager aujourd’hui.
Là où Edmond Rostand, dans un style qui mettait à l’honneur le poète paresseux, eut ses Musardises en recueil de jeunesse, Pétrus Borel lança ses Rhapsodies. A cette époque, il a 23 ans. Pour comprendre son premier sursaut poétique, il faut connaître l'influence de la réalité de Borel sur son œuvre, et donc de la conscience manifeste de la pauvreté et des désirs contrariés d’une gloire qui, selon l’auteur des Musardises, « n’en dore que quelques uns ». Il est le douzième enfant d'un quincaillier, qui peine, en 1832, à manger à sa faim, submergé par la misère. Borel semble ne pas se nourrir de mets exquis mais préfère aux repas festifs les orgies d'idées qui fleurissent dans les esprits de ceux qu'il côtoie durant le Petit-Cénacle, autour de Théophile Gautier, Gérard de Nerval et Jehan du Seigneur. Les fameux Jeune-France, que j’ai déjà abordés avec le littérateur obèse de Gautier. Borel se révèle, comme par évidence (voire un déterminisme social), républicain :
"[...]pour prévenir tout interrogatoire, je dirai donc franchement: Oui, je suis républicain!" (préface)
Mais il précise dans cette même préface de son recueil, il n'est pas le républicain des journées de Juillet, mais un républicain d'enfance. "Son républicanisme, c'est de la lycanthropie", parait il en sa préface. A cette époque de 32, il est déjà le lycanthrope qu'on connaît peu, effacé par les belles esthétiques qui fleurirent par la suite chez Gautier, notamment. Parier sur le lycanthrope, c'est assumer son profond caractère changeant. Lui, affublé par la misère, se parera d'un pseudonyme dualiste et disons le, théâtral et excentrique. Voyez comme mugissent subtilement les idées d’un frénétisme dont Borel le lycanthrope sera l’un des plus manifestes archétypes. Intéressons nous toutefois à la symbolique de la rhapsodie. La rhapsodie est un ensemble cousu, pour paraphraser la définition musicale qu’auront illustré Liszt, Brahms ou Dvorak.
" c'est un tout, un ensemble, corollairement juxtaposé, de cris de douleur et de joie jetés au milieu d'une enfance rarement dissipée, souvent détournée et toujours misérable." (préface)
Borel prétend y jeter sa bave, tel l'enfant, et sa scorie poétique, tel le métal brûlant exposant au grand jour son excrément. Il veut s'en débarrasser, pour ne plus y revenir. Néanmoins, ce qui semble étonnant paradoxal, c'est cette volonté de faire témoigner cette scorie qui rappelle la misère. La poésie de Borel est pragmatique, consciente de la réalité. Il tutoie les Muses aussi bien que le vieux capitaine de l'armée qui chante la vie de l'empereur ou l'architecte chez qui il pourra finir son ode (prologue à Léon Clopet). Ainsi, Borel veut secouer les idées, et son recueil doit aussi y participer. Il est somme toute fait pour choquer. Et l'on sent à certaines intonations de la phrase cette volonté, confrontée pourtant à un cynisme qu'il réfute en sa préface. On sent ici, et largement dans toute la vigueur de ses poésies cousues, l'âme du cénacle des Jeune-France. Borel lui-même avait d’ailleurs défendu Hernani lors de sa première représentation face aux classiques. Il dédie quelques-uns de ces poèmes à Napoléon Thom, Gérard de Nerval ou même Gautier, tous présents sous la tutelle de Hugo lors du cénacle . La force des armes s'y glisse aisément. La “sancullotide”, pour faire référence à un poème homonyme, réclame le poignard aussi bien que le désespoir appelle les pistolets. Cependant cette force armée s'étoffe par le succès des rimes et par l'aise de la musique. Ce sont là les beaux restes de sa participation à l'étendard d'Hernani, à la demande du jeune Hugo, qui résonnent encore. Le paradoxal de la poésie de Pétrus est cette réalisation dans la solitude, alors que se clament les idées du peuple, concrétisées par les Trois Glorieuses.
"Oh que j'aime à rêver, seul, amoureusement, / A ma large croisée au vent du soir béante !" (Ma croisée)
Mais comme dit, il est le lycanthrope. Il évolue tel le Bisclavret de Marie de France, méprisé et inconnu, jusqu'à ce que résonne un jour toute sa colère, toute sa scorie. Le parallèle médiéval semble propice car Borel est un amoureux du Moyen-Âge. Une idylle qui se développe lorsqu'il assiste un architecte à Melun, alors qu'il se complaît davantage dans les réalisations architecturales moyenâgeuses que dans les frivolités murales du XIXème. En définitive, ces Rhapsodies sont le fruit d'un loup-garou réveillé, qui a esquissé sa bave, sa savante bave ; et qui s'apprête à mordre, ou bien encore à plaire. Et le poète brode et coud sur les vicissitudes de sa vie, en les magnifiant de quelques tours qui lui plaisent bien. Borel est double. Barde le jour, et garou à la pleine lune.
Toutes les citations de cette critique furent extraites de l'édition originale des Rhapsodies de Borel, disponible sur gallica: → BOREL, Pétrus, Rhapsodies, Paris, Ed. Levavasseur, Palais Royal, 1832